Shahed, Lancet, FPV : la guerre aérienne par les drones
Une nouvelle économie de la frappe aérienne
Dans le premier épisode de cette série, j'ai posé le panorama général de la guerre des drones telle qu'elle s'est installée entre 2022 et 2026. Ici, je me concentre sur un seul théâtre de cette transformation : le ciel. Trois familles d'engins y ont changé la donne en trois ans, chacune à une échelle différente. Le drone Shahed, devenu Geran une fois produit sous licence russe, sature les défenses aériennes à l'échelle stratégique. Le Lancet frappe avec précision au niveau tactique, sur et derrière la ligne de front. Le FPV, enfin, s'est imposé comme l'arme de la tranchée, remplaçant une partie de l'artillerie classique à une fraction de son coût. Je détaille ce que ces trois usages ont changé, et pourquoi le rapport coût/efficacité qu'ils imposent n'est pas symétrique selon qu'on attaque ou qu'on défend. Le troisième épisode de cette série ira voir un autre théâtre, la guerre navale en mer Noire, où la logique du drone low-cost a produit des effets tout aussi disproportionnés.
Le Shahed/Geran, l'arme de la saturation
Le Shahed-136 est un drone kamikaze iranien à hélice, à faible vitesse et à faible signature radar, conçu pour voler en essaim sur de longues distances et percuter sa cible avec une charge explosive. Livré par l'Iran dès l'automne 2022, il a ensuite été produit sous licence russe dans l'usine d'Alabuga, en Tatarstan, sous le nom de Geran-2, avec des évolutions successives : ogives à billes de tungstène, nouvelle structure de fuselage, moteur d'origine chinoise remplaçant le moteur iranien, antenne GLONASS russe pour la navigation. J'ai vérifié ces évolutions dans un reportage d'Opex360 sur les nouveaux modèles déployés en Ukraine.
Le coût unitaire fait l'objet d'estimations divergentes selon les sources et les générations du drone. Le CSIS retient, dans son analyse de février 2025 sur le rapport coût/efficacité des frappes russes, une fourchette de 20 000 à 80 000 dollars selon l'itération et l'origine des composants, et utilise 35 000 dollars comme hypothèse volontairement haute pour ses calculs. C'est un point important pour la suite du raisonnement : même avec cette hypothèse conservatrice, le drone reste très bon marché comparé à ce qu'il coûte à intercepter.
Sur les volumes, le CSIS comptabilise plus de 14 700 drones à sens unique lancés par la Russie entre le 28 septembre 2022 et le 28 décembre 2024, avec un taux d'interception d'environ 90 %. Les services de renseignement militaire ukrainiens estiment, de leur côté, que la cadence de production russe a continué de monter en 2025. Ces chiffres varient significativement d'une source à l'autre, ce qui reflète moins une incohérence des données que la difficulté réelle à suivre une production industrielle militaire opaque.
La logique de saturation tient dans un chiffre : selon le CSIS, même avec un taux d'interception de 90 %, le coût par cible effectivement touchée ressort à environ 350 000 dollars, un montant qui reste inférieur au coût d'un missile de croisière type Kh-22, mais surtout très inférieur au coût de l'interception elle-même. Un missile NASAM coûte un peu plus d'un million de dollars, un intercepteur Patriot PAC-3 plus de trois millions. Utiliser l'un de ces systèmes pour abattre un Shahed à 35 000 dollars représente donc une perte de valeur nette de plusieurs centaines de milliers de dollars par interception. C'est cette asymétrie, pensée dès la conception du système par les Russes, qui a contraint l'Ukraine à développer en parallèle des solutions de défense beaucoup moins coûteuses.
Le Lancet, la précision tactique au niveau du front
Le Lancet, produit par ZALA Aero (groupe Kalachnikov), répond à une autre logique. Il ne s'agit pas d'un drone de saturation stratégique mais d'une munition rôdeuse tactique, destinée à frapper avec précision des cibles à haute valeur repérées près de la ligne de front : pièces d'artillerie, systèmes de défense aérienne, véhicules blindés. Guidé par une combinaison de navigation inertielle et d'un dispositif optique en phase terminale, il peut rester en vol au-dessus d'une zone avant de se précipiter sur sa cible.
Un rapport d'Army Recognition portant sur l'analyse de 2 806 tirs de Lancet recense 2 182 frappes ayant atteint leur cible, soit un taux de réussite de 77,7 %, dont 738 cibles totalement détruites et 1 444 endommagées. Ce niveau d'efficacité en a fait l'une des armes russes ayant détruit le plus de matériel d'artillerie occidental livré à l'Ukraine. Il faut toutefois nuancer ce constat : dans une analyse publiée en juin 2024, le journaliste spécialisé David Hambling rappelle, pour Forbes, que l'efficacité du Lancet, si elle est réelle, n'en fait pas une arme invincible, l'Ukraine ayant développé des parades partielles, du camouflage renforcé à la dispersion des positions d'artillerie.
Le FPV, la nouvelle artillerie de tranchée
C'est sur ce troisième segment que le changement d'échelle est le plus spectaculaire. Le drone FPV, piloté en immersion via une caméra embarquée, est né du monde du loisir et de la course de drones avant d'être militarisé en quelques mois par les deux camps. Sa force tient à son coût : entre 300 et 500 dollars selon les sources et les configurations, soit dix à trente fois moins cher qu'un obus d'artillerie équivalent en effet, d'après les estimations reprises par Opex360.
La montée en cadence de la production ukrainienne illustre l'ampleur du basculement. Selon Opex360, la production annuelle de FPV en Ukraine est passée d'environ 3 000 à 5 000 unités en 2022 à près de 3 millions en 2025, avec une capacité annoncée de plus de 8 millions d'unités par an début 2026. Un rapport du RUSI publié en février 2025, fondé sur des entretiens avec des unités de première ligne ukrainiennes, avance un chiffre proche pour 2024 : environ 1,2 million de drones construits sur l'année.
L'impact sur le champ de bataille est documenté par ce même rapport du RUSI : les drones tactiques, FPV en tête, infligeraient de 60 à 70 % des pertes matérielles russes constatées, soit, selon les termes du rapport, deux fois plus que l'ensemble du reste de l'arsenal ukrainien réuni. C'est un chiffre qui mérite d'être immédiatement nuancé plutôt que brandi tel quel : le même rapport indique qu'entre 60 et 80 % des FPV ukrainiens échouent à atteindre leur cible, et que, parmi ceux qui la touchent, une majorité ne suffit pas à détruire un véhicule blindé. L'insight structurel n'est donc pas celui d'une précision chirurgicale généralisée, mais celui d'une attrition par la masse : un taux d'échec individuel élevé devient statistiquement indifférent dès lors que le coût unitaire est assez bas et le volume de production assez haut. C'est un raisonnement d'artillerie classique, pas de munition guidée de précision, appliqué à un vecteur totalement différent.
La bascule de la fibre optique
Un second changement, plus récent, a modifié l'équation courant 2024 : l'apparition du FPV à fibre optique. Le principe est simple et redoutable : remplacer la liaison radio, vulnérable au brouillage électronique, par un fil de fibre optique déroulé depuis le drone jusqu'à l'opérateur, ce qui le rend insensible à la guerre électronique classique. Selon l'Atlantic Council, cette technologie a été déployée en premier par la Russie au printemps 2024, avant d'être rapidement reprise par l'Ukraine. Ces drones filoguidés ont depuis gagné en portée, jusqu'à environ 40 kilomètres pour certains modèles développés par l'unité ukrainienne Birds of Magyar. Leur généralisation a directement contribué, selon plusieurs analyses reprises par la presse spécialisée, à rendre intenable la présence ukrainienne dans la région russe de Koursk courant 2024 et 2025.
Le rapport coût/efficacité face aux systèmes classiques
Ce qui relie ces trois usages, c'est une même rupture du rapport coût/efficacité, mais elle joue dans des sens opposés selon qu'on regarde l'attaque ou la défense. Côté attaque, un FPV à 400 dollars menaçant un char à plusieurs millions de dollars, ou un Shahed à 35 000 dollars forçant l'usage d'un intercepteur à plus d'un million, représente un échange extraordinairement favorable pour celui qui tire. Côté défense, ce même échange devient une source d'épuisement budgétaire pour celui qui doit intercepter, ce qui explique pourquoi la réponse ukrainienne au Shahed n'a pas pu reposer durablement sur des systèmes sol-air classiques.
Cette asymétrie ne signifie pas que l'artillerie et les blindés classiques deviennent obsolètes, un raccourci que je me refuse à valider ici. Elle signifie plutôt qu'une capacité de frappe précise, autrefois réservée aux munitions guidées coûteuses, s'est démocratisée jusqu'au niveau de la section d'infanterie. C'est un changement d'échelle, pas un remplacement : chars et artillerie tubée restent nécessaires pour percer et tenir du terrain, mais ils opèrent désormais sous une menace aérienne low-cost permanente qui impose dispersion et camouflage renforcé, des contraintes qui pèsent autant sur la doctrine que sur le matériel.
Les contre-mesures initiales, un train de retard
Face au Shahed, la première ligne de défense ukrainienne n'a pas été les systèmes sol-air sophistiqués, trop coûteux à mobiliser à cette échelle, mais des groupes mobiles de tir : des pick-up équipés de mitrailleuses lourdes, positionnés le long des trajectoires connues des drones, complétés par de la guerre électronique. Cette réponse artisanale a longtemps suffi à limiter les dégâts, la Russie compensant en augmentant le volume de drones envoyés par vague.
La généralisation de la fibre optique a changé la donne pour le FPV en particulier : un drone qui n'émet aucun signal radio ne peut tout simplement pas être brouillé, ce qui a rendu caduque une partie de l'arsenal électronique développé depuis 2022. Ces limites structurelles des contre-mesures initiales ont ensuite poussé au développement d'une filière entièrement nouvelle, celle des drones intercepteurs dédiés, un sujet qui mériterait un traitement à part entière mais qui dépasse le cadre de cet épisode.
FAQ
Un drone FPV peut-il vraiment détruire un char moderne ?
Oui, mais pas de façon garantie à chaque tir. Le taux d'échec individuel d'un FPV reste élevé, entre 60 et 80 % selon le rapport du RUSI de février 2025. C'est la combinaison d'un coût unitaire très bas et d'une production de masse qui rend la menace significative, pas la fiabilité d'un tir isolé.
Pourquoi la Russie continue-t-elle d'envoyer des Shahed alors que 90 % sont interceptés ?
Parce que le calcul reste favorable à l'attaquant. Selon le CSIS, le coût par cible réellement touchée, même avec ce taux d'interception, tourne autour de 350 000 dollars, ce qui reste inférieur au coût de fabrication d'un missile de croisière et surtout très inférieur à ce que la défense dépense pour intercepter chaque drone.
Qu'est-ce qui rend les drones à fibre optique différents des FPV classiques ?
L'absence de liaison radio. Un FPV classique communique par ondes et peut donc être brouillé par la guerre électronique. Un drone à fibre optique est relié à son opérateur par un fil physique, ce qui le rend insensible au brouillage, au prix d'une portée limitée par la longueur de la bobine embarquée.
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À propos de l'auteur
Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.