Morgan Dutemple
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Numérique

OSINT et citoyenneté locale : scruter sa mairie

hôtel de ville français illuminé de nuit, drapeaux tricolores en façade
Photo par Snap Wander sur Unsplash
Morgan Dutemple
·Delivery Manager & Expert Transformation Digitale

Scruter l'action de sa mairie ne demande pas d'être journaliste d'investigation ni de multiplier les demandes d'accès aux documents administratifs. La plupart des informations qui permettent de comprendre une commune tiennent à quatre questions simples : qui sont les élus et qui finance leurs campagnes, comment l'argent public est dépensé, qui décide de quoi sur le territoire, et ce que le conseil municipal a concrètement acté. Les réponses sont déjà publiques, dispersées sur une poignée de sites officiels que peu de citoyens connaissent. Ce guide applique à l'échelle locale la même logique que mon article sur l'OSINT : des sources ouvertes, gratuites, et légales.

Les personnes : qui sont les élus, et qui finance leurs campagnes

Le répertoire national des élus

Avant de s'intéresser aux intérêts ou au financement, une question plus simple reste souvent sans réponse : qui sont exactement les élus d'une commune, et quels autres mandats cumulent-ils ? Le Répertoire national des élus (RNE), tenu par le ministère de l'Intérieur et actualisé après chaque scrutin (dernière mise à jour début juin 2026, après les municipales de mars), recense tous les titulaires d'un mandat électoral : maires, conseillers municipaux, conseillers communautaires, conseillers départementaux et régionaux, députés, sénateurs. Chaque fichier donne le nom, le sexe, la date de naissance, la profession et la date de prise de mandat. Croiser ces fichiers permet de repérer un cumul de mandats, un maire qui siège aussi au conseil départemental, par exemple, sans attendre qu'il le mentionne lui-même.

Page du Répertoire national des élus sur data.gouv.fr, tenu par le ministère de l'Intérieur

Les déclarations d'intérêts

Une fois les mandats identifiés, la déclaration d'intérêts complète le tableau. Depuis les élections municipales et intercommunales de mars 2026, une nouvelle génération d'élus locaux est soumise à des obligations déclaratives auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. La déclaration d'intérêts, qui couvre les activités professionnelles des cinq dernières années, les fonctions de direction exercées dans des organismes publics ou privés, et les activités professionnelles du conjoint, est rendue publique pour les élus locaux concernés. La déclaration de situation patrimoniale, elle, ne l'est pas : c'est une nuance importante, souvent confondue.

La consultation se fait directement sur le site de la HATVP, par nom d'élu ou par recherche libre, sans création de compte.

Interface de consultation des déclarations sur le site de la HATVP

Les comptes de campagne

Savoir qui finance une campagne complète logiquement la question de qui sont les élus. La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques contrôle les comptes de campagne des candidats aux élections municipales dans les communes de plus de 9 000 habitants. Pour les municipales de mars 2026, la CNCCFP examine plusieurs milliers de comptes de campagne, avec des décisions publiées à partir de septembre 2026 sur cnccfp.fr : la nature et le montant des recettes par catégorie (dons, apport personnel, financement par un parti), le remboursement versé par l'État, et si le compte a été rejeté ou validé. L'identité des donateurs personnes physiques reste en revanche confidentielle, masquée avant toute publication : c'est un principe protégé par l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme, qui rattache le don politique à la liberté d'opinion. C'est malgré tout l'un des rares moments où la structure du financement d'une campagne locale devient consultable, pas seulement le résultat du scrutin.

Page des élections municipales sur le site de la CNCCFP

L'argent public : le budget de la commune et ses marchés

Le budget de sa commune

Une fois les personnes identifiées, reste à comprendre ce qu'elles gèrent. Chaque commune française produit un compte administratif annuel, et ces données sont centralisées en open data. Le jeu de données « Comptes des communes », calculé par l'Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL) à partir des balances comptables publiées par la DGFiP et mis à jour régulièrement sur data.gouv.fr, donne les principaux agrégats par commune : fonctionnement, investissement, autofinancement, endettement, et taux de fiscalité directe locale. Ces chiffres permettent de répondre à des questions concrètes : la commune s'endette-t-elle plus vite que ses voisines de taille comparable, sa capacité d'autofinancement se dégrade-t-elle, la part de ses dépenses de fonctionnement augmente-t-elle plus vite que ses recettes.

Jeu de données des comptes des communes sur data.gouv.fr, maintenu par l'OFGL

Ces données brutes demandent un peu de lecture financière pour être interprétées correctement, mais elles ne nécessitent aucune demande préalable : elles sont déjà là, actualisées chaque année.

Les marchés publics locaux

Le budget donne la vue d'ensemble ; les marchés publics montrent où l'argent va concrètement. Chaque collectivité au-dessus d'un certain seuil de dépense doit publier ses appels d'offres sur le Bulletin officiel des annonces de marchés publics. La recherche sur boamp.fr se filtre par département, par type de marché (travaux, fournitures, services) et par montant estimé, sans compte ni abonnement. Suivre les marchés d'une commune dans la durée permet de repérer des patterns simples : un même prestataire qui revient systématiquement, un marché scindé en plusieurs lots dont le total dépasse le seuil de publicité obligatoire, ou à l'inverse une commune exemplaire sur la mise en concurrence.

Le territoire : cadastre et urbanisme

Le cadastre et les documents d'urbanisme

Les décisions d'urbanisme, permis de construire accordés, zones constructibles, projets d'aménagement, sont parmi celles qui affectent le plus concrètement le quotidien des habitants d'une commune, et parmi les moins souvent vérifiées. cartes.gouv.fr, le service cartographique de l'IGN qui a remplacé le Géoportail fin 2025, donne accès gratuitement au plan cadastral de l'ensemble du territoire : parcelles, sections, bâtiments. Une limite importante à connaître : le cadastre ne révèle pas le nom des propriétaires, seulement la géométrie et les références des parcelles. Retrouver un propriétaire suppose une demande motivée en mairie ou, pour un historique complet, une démarche payante auprès du service de la publicité foncière.

Recherche d'une commune sur cartes.gouv.fr, le service cartographique de l'IGN

Pour le règlement d'urbanisme lui-même, plan local d'urbanisme (PLU ou PLUi) et zonage, le portail de référence reste le Géoportail de l'urbanisme : depuis le 1er janvier 2023, les communes ont l'obligation d'y publier leurs documents d'urbanisme et les délibérations qui les approuvent. Croiser cadastre et PLU permet de vérifier, par exemple, si une parcelle a changé de zonage juste avant l'arrivée d'un projet immobilier.

Les prix de vente immobiliers

Le zonage détermine ce qui peut être construit ; les prix de vente montrent ce que cela vaut sur le marché. Le montant de chaque transaction immobilière conclue en France depuis 2019 est public, via la base Demande de valeurs foncières (DVF) constituée par la DGFiP. L'explorateur DVF, publié par data.gouv.fr, permet de consulter le prix de vente, la surface et la date de chaque mutation par adresse ou par parcelle cadastrale, ainsi que l'évolution du prix médian au mètre carré par commune. C'est un bon complément aux données de cadastre et d'urbanisme : un prix de vente anormalement bas ou élevé pour le quartier, ou une concentration de ventes autour d'un projet d'aménagement, sont des signaux qui valent la peine d'être creusés.

Explorateur de données de valeurs foncières sur explore.data.gouv.fr

La décision : ce que le conseil municipal a acté

Les personnes, l'argent et le territoire se rejoignent dans un seul type de document : les délibérations du conseil municipal, qui actent les décisions prises sur chacun de ces trois plans. Depuis juillet 2022, l'obligation n'est plus d'afficher le compte rendu intégral d'une séance de conseil municipal, mais de publier la liste des délibérations examinées dans un délai d'une semaine après la séance (article L2121-25 du code général des collectivités territoriales), par affichage en mairie et en ligne si la commune dispose d'un site internet. En pratique, la qualité et la facilité d'accès varient énormément d'une commune à l'autre : certaines publient des comptes rendus détaillés et archivés sur plusieurs années, d'autres se contentent du minimum légal. Vérifier ce que publie sa propre mairie, et depuis quand, est un premier indicateur de la culture de transparence locale, avant même de lire le contenu des délibérations.

Interface web, fichiers ou API : ce qui est automatisable

Toutes ces sources ne se valent pas dans leur niveau d'ouverture technique. Certaines se limitent à une interface de recherche web ; d'autres publient des fichiers bruts en téléchargement ; les plus ouvertes exposent une véritable API interrogeable en temps réel, utile pour qui veut scripter une veille plutôt que chercher manuellement commune par commune.

SourceConsultation webFichiers téléchargeablesAPI
Répertoire national des élusNonOui (CSV, par type de mandat)API tabulaire de data.gouv.fr
Déclarations d'intérêts (HATVP)OuiOui (CSV/XML/JSON pour le répertoire des représentants d'intérêts)Non
Comptes de campagne (CNCCFP)OuiOui, après chaque scrutin, sur data.gouv.frNon
Comptes des communes (OFGL)OuiOui (CSV)API tabulaire de data.gouv.fr
Marchés publics (BOAMP)OuiOui (flux XML)Oui, API officielle de la DILA
Cadastre (cartes.gouv.fr)OuiOuiOui, API Carto de l'IGN (apicarto.ign.fr)
Urbanisme / PLU (Géoportail de l'urbanisme)OuiOuiOui, API Carto, module GPU
Prix immobiliers (DVF)OuiOui (CSV)Oui, API données foncières
Délibérations du conseil municipalOui, sur le site de la mairieNon standardiséNon

Sans surprise, ce sont les sources gérées ou co-gérées par l'IGN (cadastre, urbanisme) et la DILA (marchés publics) qui offrent les API les plus solides : ce sont des administrations dont la mission inclut explicitement la diffusion de données géographiques ou juridiques à grande échelle. Les données plus directement liées aux personnes, déclarations d'intérêts, comptes de campagne, restent volontairement cantonnées à la consultation web ou à des exports de fichiers, sans requête automatisée en temps réel.

Croiser les sources plutôt que les lire isolément

La valeur de ces quatre familles de sources vient surtout de leur recoupement. Un marché public attribué à une entreprise dont le dirigeant apparaît aussi dans les déclarations d'intérêts d'un élu, un changement de zonage suivi de peu par l'arrivée d'un projet porté par une entreprise proche d'un élu, ou un compte de campagne financé en partie par des prêts d'un parti dont on retrouve la trace dans les délibérations de subventions associatives : ce sont des faits publics pris isolément, mais dont le rapprochement raconte une histoire différente. C'est exactement la méthode journalistique, appliquée à l'échelle d'une seule commune plutôt qu'à un dossier national.


En résumé : quatre familles de sources permettent de comprendre une commune sans demande d'accès. Les personnes (répertoire national des élus, déclarations d'intérêts HATVP, comptes de campagne CNCCFP), l'argent public (comptes de la commune sur data.gouv.fr, marchés publics sur BOAMP), le territoire (cadastre et urbanisme via cartes.gouv.fr et le Géoportail de l'urbanisme, prix immobiliers via DVF), et la décision (délibérations du conseil municipal) sont déjà publics, gratuits et accessibles sans démarche particulière. Le travail consiste à savoir où chercher, et à recouper plutôt qu'à lire chaque source isolément.

Pour aller plus loin : OSINT, outils accessibles et cas d'usage concrets

Questions fréquentes

Le répertoire national des élus permet-il de voir tous les mandats cumulés par un même élu ?

Indirectement. Les données du RNE sont structurées par type de mandat (un fichier pour les maires, un pour les conseillers départementaux, etc.), donc un élu qui cumule plusieurs mandats apparaît dans plusieurs fichiers distincts : repérer un cumul suppose de croiser les fichiers par nom, pas une recherche unique.

Peut-on consulter les déclarations de patrimoine des élus locaux ?

Non, contrairement aux déclarations d'intérêts. La déclaration de situation patrimoniale des élus locaux est transmise à la HATVP mais reste confidentielle, consultable uniquement sur demande motivée par un nombre limité de personnes (électeurs de la commune notamment), selon une procédure encadrée.

Toutes les communes publient-elles leurs comptes en open data ?

Les comptes individuels des communes sont centralisés au niveau national par le ministère de l'Économie et des Finances, donc disponibles pour l'ensemble des communes françaises, indépendamment de leur propre politique d'open data locale.

Faut-il une autorisation pour consulter ces données ?

Non, aucune des sources citées ici ne nécessite de compte, d'autorisation ou de demande d'accès aux documents administratifs : ce sont des données déjà publiées en accès libre par des organismes publics.

Peut-on connaître le nom du propriétaire d'une parcelle via le cadastre en ligne ?

Non. Le cadastre en ligne (cartes.gouv.fr) donne la géométrie et les références des parcelles, pas l'identité de leurs propriétaires. Cette information s'obtient sur demande motivée en mairie, ou via une démarche payante auprès du service de la publicité foncière pour un historique complet.

Morgan Dutemple

À propos de l'auteur

Morgan Dutemple

Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.