La carte n'est pas le renseignement : ce que les globes OSINT montrent, et ce qu'ils ne disent pas
Deux dépôts ont explosé sur GitHub cet été, et ils font la même chose. God's Eye View, publié par Bilawal Sidhu le 24 août, affiche 21 000 étoiles et 4 500 forks après avoir atteint la première place du classement des tendances. Osiris en compte 9 000. Les deux superposent sur un globe temps réel des avions, des navires, des satellites, des séismes, des incendies, des câbles sous-marins et des milliers de caméras publiques. Osiris en annonce plus de 17 000.
Les deux se présentent comme une alternative à Palantir.
C'est spectaculaire, c'est gratuit, et ça mérite mieux qu'un enthousiasme ou qu'un haussement d'épaules. J'anime une série sur l'OSINT depuis des mois, alors regardons ce que ces outils changent réellement pour quelqu'un qui cherche à savoir quelque chose.
Ce qu'ils font, et c'est déjà beaucoup
Commençons par le mérite, parce qu'il est réel.
Ces outils résolvent un problème d'intégration que peu de gens ont le temps de traiter. Les sources existaient déjà : OpenSky pour le trafic aérien, les balises AIS pour les navires, l'USGS pour les séismes, NASA FIRMS pour les feux, les flux publics des gestionnaires routiers pour les caméras. Chacune demande une clé, un format, un rythme de rafraîchissement. Les rassembler dans une interface qui tient 60 images par seconde représente un vrai travail d'ingénierie.
God's Eye View pousse plus loin en branchant un agent vocal temps réel sur la caméra : on parle, le globe se déplace. Osiris ajoute du traçage de portefeuilles Bitcoin et Ethereum croisé avec les listes de sanctions américaines.
Pour découvrir l'étendue des données ouvertes disponibles, pour enseigner, pour repérer qu'il se passe quelque chose quelque part, ce sont d'excellents outils. Bien meilleurs que ce qui existait il y a deux ans.
Pourquoi « alternative à Palantir » ne veut rien dire
Maintenant, la formule qui revient dans les deux dépôts. Elle est fausse, et pas d'un petit écart.
Ce que vend Palantir n'est pas un globe. C'est la capacité à fusionner vos données, celles qui ne sont pas publiques, avec des workflows d'enquête, une gestion fine des droits d'accès, une traçabilité de qui a consulté quoi, et une chaîne de responsabilité en cas d'erreur. Le prix ne paie pas la carte, il paie l'intégration à des systèmes internes, la conformité et l'engagement contractuel.
Agréger des flux publics dans une interface, aussi bien fait soit-il, ne relève pas de la même catégorie de produit. C'est comme dire qu'un tableau de bord de météo est une alternative à Météo-France : les deux affichent le temps, un seul produit la prévision et en répond.
Je ne crois pas à une tromperie délibérée. Je crois que la formule marche, qu'elle circule, et qu'elle installe une idée fausse : que la difficulté du renseignement serait l'accès aux données. Elle ne l'est plus depuis longtemps.
Le code est libre, la donnée ne l'est pas forcément
Voici la vérification que je ferais avant de bâtir quoi que ce soit de professionnel sur ces dépôts.
God's Eye View est sous licence MIT, mais son fichier de licence précise explicitement que les données et ressources tierces auxquelles l'application accède ne sont pas couvertes et restent soumises à leurs propres conditions. C'est d'ailleurs pour ça que GitHub affiche la licence comme non standard. Réutiliser le logiciel est libre, redéployer les flux qu'il agrège ne l'est pas automatiquement.
La distinction n'est pas théorique. Beaucoup de ces sources autorisent l'usage personnel et encadrent l'usage commercial, ou imposent une attribution, ou limitent le nombre d'appels. Un outil qui interroge quinze API pour vous ne vous transmet pas quinze autorisations.
Du côté d'Osiris, il y a un autre signal. La description du dépôt se termine par une adresse Solana au suffixe caractéristique des jetons lancés sur une plateforme de méméjetons Solana que le fondateur de Curve qualifie de « casino à arnaques » et qui fait l'objet d'une plainte à plusieurs centaines de millions de dollars. Le code, lui, paraît sérieux : l'historique de commits est fourni et le développement quotidien. Mais adosser un jeton spéculatif à un outil de renseignement change ce qu'on peut dire de sa gouvernance et de sa pérennité. Au moment où j'écris, ses deux adresses de démonstration ne répondent pas.
La différence entre voir et savoir
On arrive au cœur, et c'est ce que ma série OSINT essaie de transmettre depuis le début.
Un globe qui affiche dix mille objets en mouvement produit une sensation puissante, celle de tout voir. Cette sensation est le piège. Une enquête ne commence pas par des données, elle commence par une question, et les données ne valent que rapportées à elle.
Prenez un cas concret. « Est-ce que ce navire a coupé son transpondeur au large de la Baltique la semaine dernière » est une question. Elle demande un historique, une comparaison entre deux sources, une vérification de ce que signifie une absence de signal, et la connaissance du fait qu'un trou de couverture ressemble beaucoup à une extinction volontaire. Aucun globe temps réel ne répond à ça, parce qu'un affichage temps réel n'a pas de mémoire et ne compare rien.
C'est exactement ce que je détaille dans OSINT géospatial : suivre les lieux et les mouvements, où le travail utile tient dans le recoupement, pas dans l'affichage.
Et il y a pire que l'absence de réponse : la fausse confiance. J'ai raconté comment n'importe qui a pu faire apparaître une centrale nucléaire inexistante en Iran sur des images satellite. Une image convaincante ne vaut pas vérification, et un globe photoréaliste encore moins, puisqu'il agrège des sources dont vous ne voyez ni la fraîcheur ni la couverture réelle.
Le contre-exemple qui éclaire tout
Cette semaine, une consultante a publié un exemple qui illustre à quel point la combinaison IA plus connecteur de données peut aller vite pour produire un vrai outil d'aide à la décision, pas une simple visualisation.
En cinq minutes, avec un assistant IA, une procédure dédiée et le connecteur de l'IGN, elle a produit une cartographie du Loiret : les 58 collèges publics, la densité des 11-15 ans par commune, les secteurs de recrutement, les arrêts de bus, et des rayons de 3, 5 et 11 kilomètres autour de chaque établissement. Elle rapporte que les deux géomaticiens présents sont restés silencieux.
Ce que ça montre d'abord, c'est la vitesse à laquelle une IA correctement outillée, avec la bonne procédure et le bon connecteur de données, produit quelque chose qu'une équipe métier peut utiliser directement. C'est exactement l'axe de sa démonstration, et il mérite d'être pris pour ce qu'il est : une démonstration de capacité, pas un exercice OSINT.
Mais comparée aux globes, la différence de méthode saute aux yeux. Le globe affiche tout, sans question de départ. La carte du Loiret répond à une question précise, du type « où les collégiens sont-ils mal desservis », en allant chercher les jeux de données qui la documentent. Les deux s'appuient sur la même matière première, des données publiques ouvertes et gratuites. Ce qui change, c'est qu'une question précède la collecte plutôt que l'inverse.
Ce que j'en ferais, concrètement
Installez-les, vraiment. Une heure passée sur God's Eye View apprend davantage sur l'étendue des données ouvertes que dix articles, le mien compris. C'est un excellent outil de découverte et de pédagogie, et c'est gratuit.
Ne les prenez pas pour un poste de commandement. Ils n'ont ni historique, ni traçabilité, ni garantie de fraîcheur, et ce sont les trois choses dont dépend une conclusion défendable devant un client ou une direction.
Si vous voulez en faire un usage professionnel, vérifiez source par source ce que chaque fournisseur autorise, indépendamment de la licence du code. C'est fastidieux et c'est la seule façon de ne pas exposer votre client.
Et gardez l'ordre des opérations : la question d'abord, les données ensuite. Un outil qui vous donne tout sans rien vous demander vous laisse exactement au point de départ.
Sources : God's Eye View sur GitHub ; Osiris sur GitHub.
Pour aller plus loin : OSINT géospatial : suivre les lieux et les mouvements avec Copernicus et Flightradar24 et OSINT : outils accessibles et cas d'usage concrets
Questions fréquentes
Ces outils remplacent-ils vraiment Palantir ?
Non, et la comparaison relève d'une erreur de catégorie. Palantir vend la fusion de données privées avec des workflows d'enquête, une gestion des droits, une traçabilité des consultations et une responsabilité contractuelle. Ces globes agrègent des flux publics dans une interface. Le résultat est visuellement proche, la nature du produit ne l'est pas.
Puis-je les utiliser dans un cadre professionnel ?
Avec une vérification préalable. La licence MIT de God's Eye View couvre le code mais exclut explicitement les données et ressources tierces, qui restent soumises à leurs propres conditions. Chaque source a ses règles d'usage commercial, d'attribution et de volume d'appels, et l'outil ne vous transmet aucune de ces autorisations.
Osiris est-il fiable ?
Son code est actif et son historique de développement sérieux. En revanche la description du dépôt comporte une adresse de jeton crypto lancé sur une plateforme controversée, ce qui pose une question de gouvernance et de pérennité avant tout usage engageant. Ses adresses de démonstration ne répondaient pas lors de ma vérification.
Qu'est-ce qu'un globe temps réel ne permet pas de faire ?
Comparer deux moments. Sans historique, impossible de dire qu'un signal a disparu, qu'un trajet est inhabituel ou qu'une activité s'est intensifiée. Or la plupart des questions OSINT réelles portent sur un changement, pas sur un état.
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À propos de l'auteur
Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.