Morgan Dutemple
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Analyse d'impacts : la grille qui prévoit les résistances avant le déploiement

Vue aérienne de passants qui traversent un passage piéton, chacun suivant sa propre trajectoire
Photo par Ryoji Iwata sur Unsplash
Morgan Dutemple
·Delivery Manager, conduite du changement & IA

Sur la plupart des déploiements que je reprends en cours de route, l'analyse d'impacts existe : une ligne du plan projet, cochée la semaine du lancement, qui liste des services plutôt que des personnes. Elle ne prévoit rien, elle constate ce que les équipes ont déjà commencé à refuser.

Une analyse d'impacts utile répond à une question plus simple et plus inconfortable : pour chaque population touchée, qu'est-ce qui change dans sa journée de travail, et qu'est-ce qu'elle y perd. C'est cette question qui permet d'anticiper les résistances, à condition de la poser au cadrage.

Ce que la recherche dit de l'origine des résistances

L'idée que les gens résistent au changement par principe est commode et très incomplète. Shaul Oreg, chercheur à l'université de Haïfa, distingue dans une étude de 2006 trois composantes de la résistance : ce qu'on ressent, ce qu'on pense du changement, ce qu'on fait contre lui. Il y reprend une thèse de Dent et Goldberg : les salariés résistent aux conséquences négatives qu'ils anticipent, pas nécessairement au changement en soi. Il mesure aussi une part de tempérament, mais un projet n'agit que sur les pertes anticipées et sur sa propre conduite.

Les pertes anticipées (sécurité de l'emploi, pouvoir et prestige, intérêt du travail) sont associées aux réactions émotionnelles et au jugement négatif porté sur le changement. La confiance dans la direction est la seule variable liée aux trois composantes. Un résultat surprend davantage : plus les salariés avaient reçu d'information sur le changement, plus ils le jugeaient sévèrement. L'une des explications d'Oreg : quand on a quelque chose à perdre, être mieux informé, c'est mieux voir ce qu'on perd.

L'auteur signale lui-même les limites : une seule organisation de la défense, 177 répondants majoritairement masculins, une fusion de deux unités, une seule enquête. Ce n'est pas une loi générale, mais cela suffit à justifier une méthode : si les résistances naissent de pertes anticipées, il faut les identifier avant d'écrire le premier message.

La grille d'analyse d'impacts, en cinq questions

Prosci, cabinet américain qui vend formations et outils de conduite du changement, décrit l'impact d'un changement sur un poste en dix aspects : processus, systèmes, outils, rôles, comportements clés, état d'esprit, rattachement hiérarchique, évaluation de la performance, rémunération, lieu de travail. Pour chaque aspect, on décrit l'état actuel et l'état futur. C'est une bonne liste de contrôle, qui ne dit rien de ce que chacun y perd, alors que c'est ce qui prédit le mieux les résistances.

La grille que j'utilise tient en cinq questions, posées population par population et jamais service par service. Les impacts jugés forts se reportent ensuite dans une grille probabilité et impact en ligne pour suivre le risque d'adoption comme un risque projet.

QuestionCe qu'elle fait apparaîtreCe qu'elle alimente
Qui est touché, y compris indirectement ?Les populations oubliées : valideurs, support, managersLe périmètre du plan de conduite du changement
Hier, demain : qu'est-ce qui change concrètement dans sa journée ?Les gestes, étapes et décisions qui bougentLe contenu du plan de formation
Qu'y perd-il, qu'y gagne-t-il, à ses propres yeux ?Les pertes réelles : autonomie, expertise reconnue, temps, statutLe message de communication de cette population
Quel est le niveau d'impact ?Faible, moyen ou fortL'intensité et le calendrier de l'accompagnement
Quelle action en découle ?Un propriétaire, une date, un critère de réussiteLe planning de déploiement et ses points de décision

Le niveau d'impact est mon propre barème, la page de Prosci n'en définissant pas. Je le garde grossier, selon la profondeur et le nombre d'aspects touchés : trois niveaux suffisent à arbitrer où mettre l'effort.

Appliquée à un outil IA, la troisième ligne change tout

Sur un outil métier classique, la perte est souvent de confort : un écran familier, un raccourci. Sur un outil d'IA, elle touche autre chose. Le scénario que je rencontre le plus souvent est celui d'un rédacteur, d'un chargé d'études ou d'un juriste dont la valeur reconnue tenait à la tâche que l'outil accélère. Ce qu'il perd n'est pas du temps, c'est la partie du métier qui le distinguait.

C'est la catégorie de pertes qu'Oreg associe aux réactions émotionnelles et au jugement négatif. Une analyse d'impacts qui ne l'écrit pas produit une communication centrée sur les gains de productivité, soit le message qui confirme la crainte.

Deux sources nourrissent cette ligne mieux que tout atelier. Les usages déjà installés : le shadow AI lu comme un symptôme de conduite du changement montre qui est touché avant même le projet officiel. Et les objections des réfractaires, que je traite comme une source de diagnostic, qui remplissent la colonne des pertes mieux qu'un sondage.

Pourquoi elle se fait au cadrage, pas à la veille du lancement

D'abord une raison juridique. En France, l'article L2312-8 du Code du travail prévoit l'information et la consultation du CSE sur l'introduction de nouvelles technologies et sur tout aménagement important modifiant les conditions de travail. Une ordonnance de référé du tribunal judiciaire de Créteil du 15 juillet 2025, commentée par le cabinet CMS, a suspendu l'usage d'outils d'IA faute de consultation en temps utile. Je n'ai pas vérifié les suites de cette décision, mais la logique tient : l'analyse d'impacts est la matière première de la consultation, elle ne peut pas arriver après.

Ensuite une raison budgétaire : une population à impact fort demande des semaines d'accompagnement, parfois une adaptation du processus. Découvert à la veille du lancement, ce besoin n'a plus ni budget ni calendrier. C'est le mécanisme de la dette de cadrage, qui coûte plus cher que la dette technique.

Enfin, certaines pertes se corrigent par la conception : garder une validation humaine, laisser l'expert relire plutôt que produire, ne pas couper l'ancien outil le premier jour. Ces choix ne sont possibles que tant que la solution n'est pas figée.

Comment elle nourrit formation et communication

Le plan de formation se construit sur la deuxième ligne de la grille, pas sur le catalogue de fonctionnalités : chaque population apprend les gestes qui changent dans sa journée, sur ses propres cas. Impact faible, une note et une démonstration ; impact fort, un accompagnement en situation de travail.

Le plan de communication se construit sur la troisième : un message par population, qui nomme ce qu'elle perd avant ce qu'elle gagne, et dit ce qui a été fait pour limiter la perte. Le résultat d'Oreg sur l'information le rappelle : multiplier les messages ne réduit pas une résistance fondée sur une perte réelle.

La grille ne remplace pas le diagnostic en cours de route. Elle prévoit qui risque de bloquer et pourquoi ; le modèle ADKAR appliqué à un déploiement réel dit ensuite à quelle étape la personne bloque effectivement. C'est cette articulation que je pose dans mes missions d'accompagnement à la conduite du changement.

Sources : Prosci, « Defining Change Impact », Tim Creasey ; Shaul Oreg, « Personality, context, and resistance to organizational change », European Journal of Work and Organizational Psychology, 2006 ; Code du travail, article L2312-8 ; CMS, « L'IA suspendue : le juge exige la consultation du CSE avant tout déploiement »

Pour aller plus loin : Les huit étapes de Kotter, et les trois qu'on saute toujours sur un projet IA, Des licences achetées ne font pas une adoption : mesurer l'usage réel d'un outil IA

Questions fréquentes

Faut-il refaire l'analyse d'impacts en cours de projet ?

Oui, à chaque changement de périmètre et avant chaque vague de déploiement. La première version repose sur des hypothèses, les suivantes sur ce que les pilotes et les objections ont montré.

Qui doit remplir la grille ?

L'équipe projet la prépare, mais la colonne des pertes ne peut être validée que par des personnes qui font le métier concerné. Une perte décrite par la DSI à la place des équipes est presque toujours sous-estimée, ou mal nommée.

Une analyse d'impacts est-elle utile pour un petit déploiement ?

Oui, dans une version courte. Pour une équipe de quinze personnes, la grille tient sur une page et se remplit en une réunion. Ce qui coûte cher n'est pas de la faire, c'est de découvrir au troisième mois la population qu'on avait oubliée.

Morgan Dutemple

À propos de l'auteur

Morgan Dutemple

Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.