Morgan Dutemple
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IA

Article 50 de l'AI Act : qui est concerné, et pourquoi tout le monde ne l'est pas

personne tenant un smartphone noir
Photo par Robin Worrall sur Unsplash
Morgan Dutemple
·Delivery Manager & Expert Transformation Digitale

Le 23 juin 2025, un site nommé labottega-pinseria.fr publie un article signé « LaRédaction » : « Promod ferme tous ses magasins le 25 juillet 2025 ». Mise en page soignée, titre choc, témoignages inventés, chiffres fabriqués. Le site avait déjà eu 844 de ses articles repris par Google Discover avant cet épisode, selon les données de Gnews Analyzer citées par Reporters sans frontières, ce qui lui donnait assez de légitimité algorithmique pour que l'histoire circule vite. Une recherche Google sur « Promod » proposait alors en première suggestion « Promod fermeture », menant directement au faux article. Julien Pollet, le PDG de l'enseigne (440 boutiques en Bretagne, dans le Nord et sur tout le territoire), a dû démentir publiquement. La Voix du Nord puis France Télévisions ont fact-checké l'histoire, et le site est parti hors ligne mi-juillet, avant même la date de fermeture qu'il avait inventée. Entre-temps, le mal était fait : inquiétude des clientes, appels en boutique, un article rectifié en « Erratum : on s'est complètement planté » mais jamais retiré.

C'est le genre d'histoire qu'on cite pour expliquer pourquoi l'AI Act européen s'est doté d'un article spécifique sur la transparence des contenus IA. Il est entré en application le 2 août 2026, l'un des rares volets du règlement que le « Digital Omnibus » de simplification n'a pas reporté (j'avais détaillé ce calendrier dans mon article sur l'EU AI Act en production). Reste à savoir précisément ce qu'il couvre, et surtout ce qu'il ne couvre pas, ce qui compte au moins autant.

Ce que l'article 50 oblige réellement

Le texte impose quatre obligations distinctes, chacune avec son propre périmètre. Les fournisseurs de chatbots et assistants conversationnels doivent faire en sorte que l'utilisateur sache qu'il interagit avec une IA, sauf si c'est déjà évident du contexte. Les fournisseurs de systèmes générant du contenu synthétique (audio, image, vidéo, texte) doivent marquer leurs résultats dans un format lisible par machine, avec une exemption explicite pour les outils d'édition standard qui n'altèrent pas substantiellement un contenu d'origine humaine. Les déployeurs de systèmes produisant des deepfakes doivent signaler que l'image, l'audio ou la vidéo a été générée ou manipulée artificiellement, sauf œuvre manifestement artistique, satirique ou fictionnelle, ou usage légal de détection d'infractions. Et les déployeurs de texte généré par IA sur des sujets d'intérêt public doivent en signaler l'origine artificielle, sauf si le contenu a fait l'objet d'une révision humaine et qu'une personne physique ou morale en assume la responsabilité éditoriale.

Cette dernière clause est celle qui concerne le plus directement des cas comme Promod. Le non-respect de l'article 50 tombe sous le régime de sanctions de l'article 99 du règlement : jusqu'à 15 millions d'euros ou 3% du chiffre d'affaires mondial annuel, le montant le plus élevé étant retenu, avec un plafond réduit pour les PME.

Qui est vraiment concerné, et qui ne l'est pas

La lecture rapide de l'article 50 laisse croire qu'il faudrait étiqueter tout contenu produit avec de l'IA. Ce n'est pas ce que dit le texte, et c'est là que se joue la vraie question posée par cet article : la loi cible des situations précises, pas une technologie en général.

D'abord, une limite de périmètre. Seuls sont concernés les chatbots non évidents, le contenu synthétique audio/image/vidéo, les deepfakes, et le texte IA sur des sujets d'intérêt public. Un compte-rendu interne rédigé avec l'aide d'un assistant IA, une description produit reformulée par un outil, un brouillon d'article corrigé par une IA avant publication : rien de tout cela ne tombe sous une obligation d'étiquetage au titre de l'article 50, tant que ça ne relève pas d'un des quatre cas listés.

Ensuite, et c'est le point le plus mal compris, une exemption éditoriale. Un texte généré par IA sur un sujet d'intérêt public échappe à l'obligation de signalement dès lors qu'une personne identifiée en assume la responsabilité éditoriale, après révision humaine. Cette exemption s'applique contenu par contenu, pas par catégorie d'éditeur : un grand groupe de presse peut publier un article rédigé avec assistance IA et relu par un journaliste identifié (exempté), et à côté un contenu généré et publié sans supervision réelle (concerné). Ce n'est donc jamais une question de taille ou de statut de l'éditeur, mais de savoir si un humain identifiable a réellement engagé sa responsabilité sur ce texte précis.

Un site signant systématiquement « LaRédaction », sans personne physique ou morale identifiable assumant la responsabilité du contenu, et publiant à un rythme (plus de 35 pages de résultats Google en une seule journée, d'après l'analyse de RSF) incompatible avec une revue humaine réelle, coche exactement les critères que l'exemption exclut. Sur le papier, un site du profil de labottega-pinseria.fr entre donc pleinement dans le champ de l'obligation de signalement.

Ce que l'affaire Promod révèle de ses limites

Sur le papier, seulement. Parce que l'article 50 ne résout pas le problème que l'affaire Promod illustre, pour trois raisons concrètes.

La première est une question d'échelle. RSF et Next.ink recensent aujourd'hui près de 8 900 sites d'actualité en français générés par IA, gérés par plus de 200 éditeurs, avec plus de la moitié de leur trafic venant de Google et 17% de Meta. Près de 40% des internautes français visitent chaque mois au moins un de ces sites, selon les derniers chiffres de Next.ink. Une obligation légale de signalement, aussi bien conçue soit-elle, ne se fait pas respecter à cette échelle par des contrôles au cas par cas : il faudrait une détection automatisée et systématique, que le règlement appelle de ses vœux via des « codes de pratique » de l'AI Office, mais qui reste largement à construire.

La deuxième est une question de cible. labottega-pinseria.fr a disparu de lui-même, en quelques semaines, probablement avant qu'aucune autorité n'ait eu le temps d'instruire un dossier. Contre un acteur anonyme, sur un domaine jetable, sans société identifiable derrière, l'arsenal de sanctions de l'article 99 n'a matériellement personne à qui l'appliquer avant que la structure ne se soit déjà volatilisée.

La troisième est une question de responsabilité manquante dans le texte lui-même. L'article 50 régule les fournisseurs et déployeurs de systèmes IA, pas les plateformes qui les distribuent et les recommandent. Le mécanisme qui a permis à ce faux article de circuler, l'autocomplétion Google et la promotion algorithmique par Discover, n'est pas couvert par cet article : c'est un autre pan du droit numérique européen (le Digital Services Act, sur les obligations des très grandes plateformes) qui touche à cette question, pas l'AI Act.

Ce que ça change concrètement

Pour un éditeur ou une marque qui publie du contenu avec assistance IA, la bonne nouvelle est que l'exemption éditoriale est réelle : dès lors qu'une personne identifiée révise et endosse la responsabilité d'un contenu, il n'y a pas d'obligation d'étiquetage machine-readable au titre de l'article 50. C'est un principe que j'applique déjà dans ma pratique de gouvernance de l'IA : la question n'est jamais « est-ce que l'IA a produit ça », mais « qui a validé ça avant publication ».

Mais Promod n'était pas l'éditeur fautif dans cette histoire, c'était la victime. Et c'est là le vrai angle mort pour la plupart des entreprises qui liront cet article : l'article 50 ne vous protège pas d'être la cible d'un contenu IA non signalé sur votre propre marque. La seule réponse efficace à ce risque n'est pas juridique, elle est opérationnelle : surveiller ce qui circule sur votre nom, dans Google Discover comme dans les réponses des IA génératives, avec la même rigueur qu'on applique à une veille GEO. La régulation avance, mais elle n'avance pas assez vite pour dispenser qui que ce soit de cette vigilance.

Sources : artificialintelligenceact.eu, texte et analyse de l'article 50 ; Reporters sans frontières, Google Discover et les faux sites d'information générés par IA ; France 3 Régions, Promod dément la rumeur de fermeture ; France 3 Régions, le patron de Promod raconte sa bataille contre une intox numérique ; Next.ink, près de 40% des Français visitent des sites d'info générés par IA ; sanctions de l'article 99 de l'AI Act, résumées par plusieurs cabinets spécialisés en conformité IA.

Morgan Dutemple

À propos de l'auteur

Morgan Dutemple

Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.