Drones militaires : la BITD française et ses angles morts
Depuis trois ans, l'Ukraine a réécrit la grammaire industrielle de la guerre. Un pays sous les bombes produit désormais plusieurs millions de drones FPV par an, à partir de composants du commerce, dans des ateliers dispersés. Face à ce chiffre, la question qui structure le débat français n'est pas technologique, la France sait concevoir d'excellents drones. Elle est industrielle : est-elle capable d'en produire beaucoup, vite, et à bas coût. Cet épisode, le sixième de ma série sur la guerre des drones, regarde qui monte en cadence dans la base industrielle et technologique de défense (BITD) française, et où se logent les angles morts.
Une BITD drone qui existe enfin, PME par PME
Le point de départ, il faut le dire clairement, c'est un retard admis. Début 2025, le ministre des Armées reconnaissait un « retard réel » sur les munitions téléopérées, ce segment que les Ukrainiens et les Russes ont transformé en consommable de masse. La réponse française ne vient pas des grands maîtres d'œuvre, mais d'un tissu de PME qui a pris de l'avance sur la commande publique.
Delair, le volume incarné
Delair, fondée à Toulouse en 2011, est l'acteur qui incarne le mieux la bascule du drone civil vers la munition. La société a inauguré une ligne dédiée aux munitions téléopérées et affiche une cadence de l'ordre d'une cinquantaine d'unités par mois. Elle développe avec KNDS France la gamme MATARIS, et avec MBDA une munition rôdeuse dont plusieurs centaines d'exemplaires sont livrées aux armées françaises entre 2025 et 2026. Delair fournit aussi l'Ukraine, avec des commandes ministérielles incluant des lots destinés au front. C'est, à ce jour, ce que la France fait de plus proche d'un producteur de masse. Retenez ce chiffre, une cinquantaine par mois : j'y reviens plus bas.
EOS Technologie et la brique souveraine
À Mérignac, EOS Technologie a dévoilé le Veloce 330, une munition téléopérée modulaire pouvant voler à 400 km/h, entièrement conçue et fabriquée en France. En 2024, l'armée française en a commandé dix-sept exemplaires à fins d'essais, livrés aux trois armées puis expérimentés en conditions réelles. La charge militaire de 2,5 kg dérive de la technologie de l'obus BONUS de KNDS, et la navigation sans GPS vient de la start-up TRAAK. EOS a ensuite lancé le Rôdeur 330, d'une portée annoncée de 500 km, évalué par le ministère fin 2025. C'est un cas d'école de la logique française : peu d'exemplaires, mais chacun bourré de briques technologiques nationales.
ALM Méca, la souveraineté par le moteur
L'exemple le plus révélateur, à mes yeux, c'est ALM Méca. Cette PME alsacienne installée à Eschbach, une vingtaine de salariés, vient de l'usinage de précision de superalliages pour l'aéronautique. Elle a fait un pari rare : produire ses propres microturbines, les modèles A-180 et A-210, là où presque tous les acteurs européens dépendent de composants importés. Ce sont ces turbines qui motorisent le Veloce 330 d'EOS. ALM Méca a aussi développé, sur fonds propres et en moins d'un an, le Fury 120, un intercepteur à microréacteur d'environ 1,1 mètre capable d'atteindre 700 km/h et d'encaisser 20 G. Point important pour mon propos : ce drone a été conçu « sans un euro de la DGA ni de l'Agence de l'innovation de défense ». Pour industrialiser, la PME s'est adossée au britannique Babcock, faute de relais public suffisant. Une question écrite à l'Assemblée nationale a d'ailleurs interpellé le gouvernement sur les mesures de soutien à cette entreprise, ce qui en dit long sur la place laissée aux pépites par la commande d'État.
Alta Ares, l'IA contre le drone
Il faut placer Alta Ares au bon endroit. Ce n'est pas un producteur de masse, c'est un spécialiste de l'interception et de l'intelligence artificielle embarquée. Fondée début 2024, présente dès l'origine sur le terrain ukrainien, la société a développé le X-Lock, un intercepteur quadricoptère, puis le Black Bird, un intercepteur à aile fixe. Elle a remporté en mars 2025 un challenge de l'OTAN ACT sur la détection et la neutralisation de bombes planantes, et a annoncé des levées de fonds successives pour ouvrir des lignes de fabrication en France. Sa valeur tient moins au tonnage produit qu'à la vision par ordinateur : c'est le logiciel qui fait la différence dans le duel drone contre drone.
Renault, ou l'automobile appelée à la rescousse
Le fait marquant de 2026, c'est l'entrée des constructeurs automobiles dans la boucle. La logique est directement ukrainienne et russe : si le drone devient un consommable, il faut le sortir d'une chaîne de montage automobile, pas d'un atelier aéronautique.
Renault a confirmé développer des drones terrestres militaires et civils, dans une alliance avec John Cockerill Defense, le groupe belge qui détient désormais Arquus. Un robot terrestre de la taille d'une citadine, réutilisant modules et composants sur étagère du groupe, était attendu à Eurosatory.
Mais le programme qui cristallise tout, c'est Chorus. Conçu avec la PME Turgis Gaillard, cette munition rôdeuse de grande taille vise 500 kg de charge militaire sur 3 000 km, pour un coût unitaire cible autour de 100 000 euros. L'assemblage est prévu au Mans, les moteurs à Cléon. La cadence évoquée est spectaculaire : jusqu'à 600 unités par mois. Et c'est là que la thèse de cet article se joue, dans une seule phrase du directeur général de la DGA, Patrick Pailloux : ces travaux, financés par un contrat de démonstration de 35 millions d'euros, servent à « s'assurer que Renault peut produire en quantité le jour où il le faudra ». Autrement dit, la DGA ne compte pas acheter en masse. Elle veut prouver qu'elle pourrait le faire. Turgis Gaillard, par ailleurs, pousse en parallèle son drone MALE Aarok et une déclinaison navale avec Naval Group : la PME est devenue un pivot de l'écosystème.
Thales rafle Exail là où Safran a échoué
L'actualité de ce début juillet 2026 illustre un autre mouvement de fond de la BITD drone française : la consolidation autour des briques technologiques sensibles. Exail Technologies, né de la fusion d'ECA Group et d'iXblue, est le grand spécialiste français des drones navals et sous-marins, des systèmes de chasse aux mines autonomes et de la navigation inertielle, cette technologie qui permet à un engin de se diriger sans GPS, donc en environnement brouillé. C'est un savoir-faire directement transposable aux drones aériens et terrestres dans un contexte où le brouillage électronique est devenu la norme sur le front ukrainien.
Le 3 juillet 2026, Safran a mis fin à ses discussions avec Exail sans accord sur les modalités du rachat. Trois jours plus tard, le 6 juillet, Thales annonçait un accord pour racheter Exail Technologies pour 3,9 milliards d'euros, à raison de 134 euros par action, soit une prime de 44 % sur le cours du 25 juin. L'opération se fait en deux temps : rachat de la participation de 35,51 % détenue par la famille Gorgé d'ici le troisième trimestre 2027, puis OPA sur l'ensemble du capital avant début 2028. Patrice Caine, PDG de Thales, justifie l'opération par la volonté de « renforcer notre base industrielle de haute technologie » et de « conforter la souveraineté technologique européenne ».
Exail affiche pour 2025 un chiffre d'affaires de 479 millions d'euros, en hausse de 28 %, pour 2 200 salariés et plus de la moitié de l'activité tournée vers la défense. Que ce soit Thales, et non Safran, qui mette la main sur cette pépite en dit long : la bataille industrielle ne se joue plus seulement sur les cellules volantes, mais sur les briques de navigation et d'autonomie qui permettent de continuer à opérer quand le GPS est brouillé ou détruit.
Le vrai sujet : la cadence, pas la fiche technique
Remettons les chiffres bout à bout. Delair, meilleur élève, produit une cinquantaine de munitions téléopérées par mois. Chorus vise 600 par mois, mais comme capacité démontrée, pas comme commande fermée. En face, l'Ukraine fabrique plusieurs millions de FPV par an : le rapport de masse se compte en ordres de grandeur.
Cet écart n'est pas d'abord un problème d'ingénierie. Le Fury 120 rivalise avec les meilleurs intercepteurs, les turbines d'ALM Méca sont un exploit de souveraineté. Le problème est celui de la demande d'État. La logique française reste celle du démonstrateur : peu d'exemplaires, très intégrés, très nationaux, financés au compte-gouttes. C'est le contraire du modèle ukrainien, qui assume le consommable jetable, imparfait, produit par milliers.
De là découlent trois angles morts. Le premier est la dépendance aux composants : hors ALM Méca sur les moteurs, l'électronique de vol, les capteurs et les batteries restent largement importés, souvent d'Asie. Le second est le financement : quand une pépite comme ALM Méca doit s'adosser à un industriel britannique faute de relais public, la souveraineté proclamée se fissure. Le troisième, le plus structurel, est le tabou de la quantité. Tant que la commande publique raisonne en démonstrateurs et non en stocks de guerre, la cadence restera théorique. Les programmes Colibri et Larinae, munitions rôdeuses low-cost visant respectivement moins de 20 000 et 200 000 euros l'unité, vont dans le bon sens. Mais leurs volumes annoncés restent sans commune mesure avec ce qu'un front réel consomme en une semaine.
Ma conviction, au terme de ce panorama, est que la France a désormais la BITD drone qu'elle n'avait pas en 2022. Les PME sont là, les compétences sont là, l'automobile arrive en renfort. Ce qui manque, c'est la décision politique de commander en masse, d'accepter l'imparfait et le jetable, et de payer pour du stock plutôt que pour de la démonstration. La technologie a rattrapé son retard, pas la doctrine industrielle.
Cet article fait partie d'une série de huit épisodes sur la guerre des drones entre 2022 et 2026. L'épisode 7 sera consacré au programme Eurodrone, ce MALE européen dont les déboires disent beaucoup de la difficulté à industrialiser à l'échelle du continent.
Questions fréquentes
La France peut-elle produire des drones en masse comme l'Ukraine ?
Pas encore aux mêmes volumes. Le meilleur producteur français, Delair, tourne autour d'une cinquantaine de munitions téléopérées par mois, quand l'Ukraine en fabrique plusieurs millions par an. Le programme Chorus vise 600 unités mensuelles, mais comme capacité à démontrer, pas comme commande ferme.
Pourquoi Renault fabrique-t-il des drones militaires ?
Parce que le drone est devenu un consommable, produit plus efficacement sur une chaîne automobile que dans un atelier aéronautique. Renault s'est allié à Turgis Gaillard pour la munition rôdeuse Chorus et à John Cockerill Defense, propriétaire d'Arquus, pour des robots terrestres militaires.
Qu'est-ce qu'une munition téléopérée ?
C'est un drone qui embarque sa propre charge explosive et se détruit sur sa cible, aussi appelé munition rôdeuse ou drone kamikaze. La France en développe plusieurs, du Veloce 330 d'EOS Technologie aux programmes Colibri et Larinae.
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À propos de l'auteur
Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.