Morgan Dutemple
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Numérique

Cloud souverain européen : la chaîne de valeur manque encore, mais la trajectoire est la bonne

close-up of server cooling fans in a vibrant data center
Photo par Winston Chen sur Unsplash
Morgan Dutemple
·Delivery Manager & Expert Transformation Digitale

Airbus qui confie ses applications critiques à Scaleway, une fondation suisse qui verrouille durablement l'indépendance d'Infomaniak, Bruxelles qui sort enfin des incantations pour signer des contrats : le cloud souverain européen engrange de vraies victoires en 2026. Mais la question qui compte n'est pas de savoir où tourneront les serveurs. C'est de savoir qui conçoit les puces qui les font tourner, qui fabrique les GPU qui entraînent les modèles, et qui détient les brevets tout au long de la chaîne. Sur ce terrain-là, l'Europe reste très en retard, et il faut le dire clairement pour apprécier à sa juste valeur ce qui progresse par ailleurs.

Ce que "souverain" ne veut pas dire

Le piège du cloud souverain, c'est de réduire la souveraineté à la localisation géographique des data centers. Un article récent d'IT for Business résume bien le risque : à force de mesurer la souveraineté aux murs et aux machines installés sur le sol européen, l'Europe pourrait n'obtenir qu'une "souveraineté immobilière", pendant que la valeur réelle, celle des puces, des architectures et des brevets, continue de se créer ailleurs. La vraie question n'est pas où sont construits les data centers, mais qui décide de ce qu'ils calculent, avec quelles puces, sous quel droit, et au bénéfice de quelle industrie.

Cette distinction structure tout le reste de l'article : il y a un vrai mouvement en cours, mais il avance inégalement selon les maillons de la chaîne.

Le maillon qui manque le plus : les puces avancées

Le premier Chips Act européen, adopté en 2023, visait 20 % de la production mondiale de semi-conducteurs d'ici 2030. Le résultat est très en deçà de l'ambition : environ 52 milliards d'euros d'investissements mobilisés contre 75 à 100 milliards espérés, et l'échec emblématique du projet Intel à Magdebourg, abandonné malgré 10 milliards d'euros promis par Berlin. Le Chips Act 2.0, présenté le 27 mai 2026, ne cherche plus à concurrencer frontalement TSMC sur les noeuds les plus avancés : il réoriente l'effort vers des niches à forte valeur ajoutée (puces photoniques, semi-conducteurs de puissance, edge AI industriel). Les premières lignes européennes à 2 nanomètres, chez Intel à Magdebourg et STMicroelectronics-GlobalFoundries en France, ne sont pas attendues avant 2029.

Dans ce tableau, un acteur européen détient néanmoins un véritable levier stratégique : le néerlandais ASML, dont les machines de lithographie ultraviolette extrême restent indispensables à la fabrication des puces les plus avancées au monde, y compris pour TSMC. C'est un point d'appui réel, même s'il concerne un seul maillon très en amont de la chaîne, loin de la fabrication ou de la conception des processeurs eux-mêmes.

Le maillon qui manque le plus : la puissance de calcul pour l'IA

Si le retard sur les puces classiques est déjà significatif, celui sur le calcul dédié à l'IA est encore plus marqué. Selon le baromètre EU Compute, sur les 50 plus grands clusters de GPU H100 et B100 actifs en Europe en mars 2026, 41 appartiennent à des entreprises américaines. La chaîne d'approvisionnement en semi-conducteurs avancés reste tributaire de TSMC (Taïwan) pour la fabrication et de Nvidia (États-Unis) pour la conception. Le Cloud and AI Development Act (CADA), présenté le 3 juin 2026, prévoit de financer la création de nouveaux clusters européens et de tripler la capacité des data centers en cinq à sept ans, mais il ne règle pas, à lui seul, la question de qui conçoit les puces qui alimenteront ces data centers.

Une étude Astérès-Cigref publiée en 2026 chiffre le coût de cette dépendance numérique américaine à environ 140 milliards d'euros par an pour l'Europe, un montant présenté comme un véritable impôt invisible payé à des fournisseurs étrangers pour des technologies que l'Europe n'a pas su, ou pas voulu, développer elle-même en temps voulu.

Le maillon qui manque le plus : le cloud lui-même

Sur le marché du cloud au sens classique, la situation est tout aussi déséquilibrée : AWS, Microsoft Azure et Google Cloud représentent à eux seuls environ 80 % des services cloud utilisés en Europe. Le rapport Draghi sur la compétitivité européenne, remis à la Commission en septembre 2024, avait déjà pointé ce retard structurel comme l'un des risques majeurs pour l'économie du continent. Gaia-X, le projet lancé en 2020 pour doter l'Europe d'un cloud de référence commun, s'est largement dilué dans les compromis politiques et n'a pas produit l'infrastructure attendue.

Ce qui, en face, va réellement dans le bon sens

Ce constat n'empêche pas des progrès réels, et il serait tout aussi malhonnête de les passer sous silence. Le contrat Airbus-Scaleway [détaillé dans mon précédent article de veille] n'est pas un simple coup de communication : c'est un industriel exigeant, dans un secteur stratégique, qui confie des applications critiques à un acteur européen après un appel d'offres comparant une cinquantaine de solutions. C'est exactement le type de référence commerciale dont l'écosystème européen avait besoin pour sortir de la seule rhétorique politique.

En avril 2026, la Commission européenne a confié l'hébergement de ses propres institutions à quatre fournisseurs européens (StackIT, Scaleway, Post Telecom avec OVHcloud et Clever Cloud, et un consortium mené par Proximus associant S3NS et Mistral AI), pour un contrat-cadre pouvant atteindre 180 millions d'euros sur six ans. C'est un signal fort : l'institution qui écrit les règles de la souveraineté numérique européenne commence à les appliquer à elle-même.

Côté suisse, Infomaniak illustre une autre forme de solidité, plus discrète mais tout aussi significative. Le 13 mai 2026, son fondateur Boris Siegenthaler a transféré 65 % des droits de vote de l'entreprise à une fondation suisse d'utilité publique, sur le modèle de Bosch ou de Rolex, rendant la structure durablement impossible à racheter. Une charte en neuf principes, dont la souveraineté numérique et la protection de la vie privée, ne peut désormais être que renforcée, jamais affaiblie. L'entreprise genévoise affiche par ailleurs une croissance de plus de 50 % sur trois ans, avec des progressions spectaculaires en Allemagne et en Italie, et prévoit d'investir 200 millions de francs suisses dans ses infrastructures et son IA souveraine. Ce n'est pas un acteur marginal : plus de 700 000 clients, des data centers exclusivement suisses, hors de portée du Cloud Act américain grâce à l'absence d'accord entre la Suisse et les États-Unis sur ce terrain.

Sur le terrain de l'IA elle-même, Mistral AI reste la démonstration la plus visible qu'un champion européen peut exister sur un segment dominé par les américains, même si son modèle économique continue de dépendre de capacités de calcul largement fournies par des infrastructures tierces, dont Scaleway précisément.

La bascule politique : de l'incantation au contrat

Ce qui change vraiment en 2026, ce n'est pas la prise de conscience du problème, largement partagée depuis des années, mais le passage à des instruments concrets. Le paquet de souveraineté technologique présenté le 3 juin 2026 (CADA, Chips Act 2.0, stratégie open source, feuille de route énergétique) introduit un Cloud Sovereignty Framework qui évalue les fournisseurs selon des critères juridiques, techniques et opérationnels précis, et prévoit d'orienter une partie des marchés publics européens vers des acteurs certifiés européens d'ici 2029. Le collectif EuroStack, qui alertait dès le printemps 2025 sur le risque de voir l'Europe devenir une "colonie numérique", a largement contribué à pousser ce changement de méthode : on ne construit pas un cloud souverain avec des encouragements, mais avec des commandes fermes.

Cela reste toutefois un texte proposé, pas encore négocié ni adopté par le Parlement européen et le Conseil, et les États-Unis pourraient contester certains critères jugés discriminatoires. La version finale sera probablement un compromis, plus modérée que le texte initial.

Ce qu'il faut en retenir

L'Europe ne partira pas de zéro : elle dispose d'ASML sur les puces, de Mistral sur l'IA, d'un tissu dense d'hébergeurs solides (Scaleway, OVHcloud, Ionos, Infomaniak, Exoscale) et, depuis 2026, d'une doctrine politique enfin traduite en critères d'achat plutôt qu'en discours. Mais aucun de ces atouts, pris isolément, ne referme la chaîne de valeur : sans capacité de conception et de production de puces avancées à l'échelle, l'Europe restera locataire de la couche la plus critique de sa propre infrastructure numérique, quel que soit le pays où se trouvent physiquement les serveurs. C'est une bataille que la plupart des observateurs situent sur une décennie, pas sur un mandat de Commission européenne. Le sens de la trajectoire est le bon ; l'écart à combler reste, lui, très réel.

Sur les enjeux de dépendance juridique aux fournisseurs américains à l'échelle individuelle, voir aussi mon article sur la sécurité numérique pour un particulier.

Sources : Zonebourse, UP' Magazine, IT for Business, L'Usine Digitale, Cafétech, Tech Insider, Infomaniak, Siècle Digital.

Questions fréquentes

L'Europe peut-elle vraiment se passer des hyperscalers américains ?

Pas à court terme. Même les acteurs européens les plus avancés continuent de dépendre de puces conçues aux États-Unis (Nvidia) et fabriquées à Taïwan (TSMC). L'objectif affiché par Bruxelles n'est pas l'autonomie totale, jugée irréaliste, mais la maîtrise des maillons les plus stratégiques.

Pourquoi la Suisse est-elle souvent citée en exemple sur ce sujet ?

Parce qu'elle n'a pas signé d'accord soumettant ses hébergeurs au Cloud Act américain, et parce que des acteurs comme Infomaniak ou Exoscale ont construit, sur plusieurs décennies, une infrastructure entièrement opérée localement plutôt qu'une simple filiale d'un groupe étranger.

Le contrat Airbus-Scaleway change-t-il vraiment la donne ?

Il ne referme pas la chaîne de valeur à lui seul, mais il constitue une référence commerciale significative dans un secteur exigeant, qui peut inciter d'autres industriels stratégiques à suivre le même chemin.

Morgan Dutemple

À propos de l'auteur

Morgan Dutemple

Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.