cartes.gouv.fr : le meilleur de l'open data français, et la mauvaise inquiétude
Sous une publication qui vantait cartes.gouv.fr, le nouveau portail de l'IGN, j'ai lu un fil de commentaires qui mérite d'être pris au sérieux. On y trouve de l'enthousiasme, beaucoup, et des inquiétudes. Les plus vives portent sur la défense : « et pour nos ennemis, bravo », « excellente source pour les données de navigation des missiles de croisière », « vous ne craignez pas une utilisation par des forces étrangères ».
Un autre commentaire, noyé dans le fil, dit ceci : « si les services fiscaux y jettent un œil, certains risquent de voir leur taxe foncière augmenter ». Avec un clin d'œil, sur le ton de la boutade.
C'est le seul du fil à décrire quelque chose qui s'est déjà produit, à grande échelle, et que l'État finance. Cet article part de cette inversion.
Ce que l'IGN a réellement mis en ligne
Deux choses distinctes qu'on confond souvent.
cartes.gouv.fr est le portail, lancé officiellement le 15 décembre 2025. Il fusionne le Géoportail et la Géoplateforme, et rassemble plus d'un millier de cartes et jeux de données publics : topographie, écologie, foncier, réglementations. C'est la porte d'entrée, pas la donnée.
Le programme LiDAR HD est la matière. Un avion survole le territoire avec un laser qui mesure la distance au sol des dizaines de milliers de fois par seconde. Résultat : un nuage de points à environ 10 points par mètre carré, dont l'IGN tire un modèle numérique de terrain au pas de 50 centimètres, homogène sur tout le pays. Budget estimé à 57 millions d'euros sur six ans, 7 000 heures de vol, 3 pétaoctets de données. La couverture complète, Guyane exceptée, est attendue pour la fin 2026.
Le point qui change tout : c'est diffusé en Licence Ouverte Etalab 2.0. Utilisation libre, y compris commerciale, à charge de citer la source. Pas de déclaration préalable, pas de compte à créer.
À 57 millions d'euros, l'ordre de grandeur mérite d'être posé : c'est le prix d'une poignée d'échangeurs routiers, pour une infrastructure de connaissance qui servira des décennies. Un commentaire du fil le formulait mieux que moi.
Ce que ça débloque, concrètement
L'intérêt du LiDAR par rapport à une photo aérienne tient à une propriété physique : une partie des impulsions laser passe entre les feuilles et atteint le sol. On peut donc reconstituer le relief sous la végétation, ce qu'aucune image ne permet.
Côté organisations, les usages sont déjà opérationnels et documentés par l'IGN. Le Shom a construit un modèle topo-bathymétrique des abords de l'île de Ré pour améliorer la prévision des submersions marines. Le syndicat de la Lys établit des diagnostics de vulnérabilité des bâtiments face aux crues, dans le cadre du dispositif « Mieux reconstruire après inondation ». L'archéologie y gagne des vestiges restés invisibles sous les bois pendant des siècles. S'y ajoutent les cadastres solaires, les jumeaux numériques urbains, la gestion forestière.
Côté citoyen, c'est plus modeste mais réel : comprendre le relief autour de chez soi, préparer une randonnée avec une précision que les cartes commerciales n'offrent pas, vérifier une servitude, regarder ce que dit le plan d'urbanisme d'une parcelle avant d'acheter.
Et il y a la réutilisation imprévue, celle qui justifie une licence ouverte plutôt qu'un accès sur demande. Un développeur a publié Artouste, un simulateur de vol d'hélicoptère en logiciel libre dont les terrains sont fabriqués localement à partir des données de l'IGN. C'est un projet personnel minuscule, trois étoiles sur son dépôt, et c'est précisément l'intérêt : personne à l'IGN n'aurait instruit une demande d'accès pour ça, et personne n'avait à le faire.
L'inquiétude qui domine le débat, et pourquoi elle ne tient pas
Venons-en à l'argument du missile. Il est intuitif, il est répété par plusieurs commentateurs, et il ne résiste pas à trois faits.
Les sites sensibles sont déjà exclus. Les modèles numériques du programme font l'objet de restrictions sur les ZICAD, les zones interdites à la captation aérienne de données. La liste elle-même est confidentielle. Le périmètre que l'argument veut protéger n'est pas dans le jeu de données.
Les données d'élévation mondiales sont déjà publiques et gratuites. Le programme européen Copernicus diffuse depuis des années un modèle d'élévation à 30 mètres couvrant la planète entière, et à 10 mètres sur l'Europe. Les systèmes de navigation par comparaison de relief ont été conçus dans les années 1970 à partir de données radar satellitaires, bien plus grossières que tout ça.
Un adversaire étatique a ses propres satellites. C'est le point le plus simple et le plus souvent oublié. Une puissance capable de tirer un missile de croisière sur la France dispose de moyens d'observation de la Terre. Elle n'attend pas la publication d'un jeu de données français pour connaître le relief français.
Le gain marginal que ces données apporteraient à un tel acteur est étroit, et le périmètre qui compterait vraiment est justement celui qui est retiré. L'inquiétude est légitime dans son intention, mais elle vise un risque déjà traité, en ignorant celui qui ne l'est pas.
Une remarque de méthode au passage, parce qu'elle vaut au-delà de ce cas : quand on évalue le risque d'une publication de données, la question utile n'est jamais « est-ce que ça pourrait servir à nuire », à laquelle la réponse est toujours oui. C'est « qu'est-ce que ça ajoute à ce dont l'acteur redouté dispose déjà ». La première question interdit tout, la seconde permet d'arbitrer.
L'inquiétude que personne ne formule correctement
Revenons au commentaire sur la taxe foncière, celui qui était une plaisanterie.
La DGFiP exploite depuis plusieurs années les prises de vue aériennes de l'IGN, avec des algorithmes d'intelligence artificielle, pour comparer ce que montre le terrain à ce que dit le cadastre. Le dispositif s'appelle « Foncier innovant ». Sa première phase a identifié selon le portail des collectivités locales 150 000 piscines imposables qui n'étaient pas imposées. Il est désormais généralisé, s'appuie sur une mise à disposition triennale des orthophotographies par l'IGN, et s'étend à de nouveaux cas d'usage comme la détection des bâtis isolés non fiscalisés. Le plan cadastral comporte maintenant deux nouvelles catégories, piscines et bâtiments repérés depuis les airs.
Je ne porte pas de jugement sur la légitimité de l'opération : déclarer une piscine est une obligation, et l'égalité devant l'impôt est un principe défendable. Ce qui m'intéresse est la structure du raisonnement.
Les données publiées pour l'aménagement du territoire ont été retournées vers le contrôle des administrés, sans que cette finalité ait été discutée au moment de la décision de publier. C'est ça, le vrai enjeu de la donnée ouverte, et ça n'a rien à voir avec des missiles : une donnée ouverte est ouverte à tous les usages, y compris ceux que personne n'avait envisagés, y compris ceux de l'État qui l'a produite.
Avec le LiDAR à 50 centimètres, la marche suivante est technique, pas juridique. Ce qui était détectable en deux dimensions le devient en volume : une extension, une véranda, une surface qui a changé entre deux passages. La question n'est pas de savoir si c'est possible, elle l'est. Elle est de savoir qui décide de ces usages, et quand.
Trois questions qui mériteraient mieux que le fil de commentaires
La première porte sur l'asymétrie. La donnée est également accessible à tous, mais la capacité à l'exploiter ne l'est pas. Une administration ou une entreprise disposant d'ingénieurs et de puissance de calcul en tire des conclusions qu'un citoyen ne tirera jamais du même fichier. L'ouverture est formellement symétrique et pratiquement asymétrique, et c'est un sujet politique.
La deuxième porte sur le consentement. Un propriétaire n'a pas été consulté sur la publication d'un relevé centimétrique de son terrain, et il n'existe pas de mécanisme d'opposition. C'est le cadre normal de la donnée géographique publique, mais la résolution a changé d'ordre de grandeur sans que le cadre bouge.
La troisième porte sur la gouvernance des réutilisations. Publier une donnée est une décision unique et définitive ; les usages, eux, se découvrent pendant des années. Aucune instance ne rend d'avis public sur les nouveaux usages que l'administration fait de ses propres données ouvertes.
Ce sont trois questions ouvertes, et je ne prétends pas les trancher. Je constate seulement qu'elles n'ont été posées par personne dans le fil, alors que celle des missiles occupait la moitié des réponses.
Ce que je retiens
L'IGN a livré une infrastructure de connaissance remarquable, à un coût dérisoire au regard de ce qu'elle rend possible, et l'a ouverte plutôt que de la garder. C'est un choix de service public que je trouve exemplaire, et la comparaison avec des pays voisins plus lents ou plus fermés est à l'avantage de la France.
Mais l'ouverture n'est pas la fin de l'histoire, elle en est le début. Le débat qu'elle mérite ne porte pas sur l'opportunité de publier, il porte sur qui arbitre les usages une fois que c'est publié. Et sur ce terrain, la vigilance collective se trompe de cible : elle scrute l'horizon pendant que le sujet se joue dans le cadastre.
Sources : IGN, programme LiDAR HD ; IGN, gérer le risque inondation grâce aux données LiDAR HD ; IGN, lancement de cartes.gouv.fr ; Portail des collectivités locales, le Foncier innovant ; Copernicus, modèle numérique d'élévation mondial ; cartes.gouv.fr, documentation du MNT LiDAR HD.
Pour aller plus loin : Open data local : repérer la vie démocratique de sa ville et OSINT et citoyenneté locale : scruter sa mairie
Questions fréquentes
Les données LiDAR HD de l'IGN sont-elles vraiment gratuites et librement réutilisables ?
Oui. Elles sont diffusées sous Licence Ouverte Etalab 2.0, ce qui autorise la réutilisation y compris commerciale, sans autorisation préalable, à condition de mentionner la source. C'est ce qui permet à des projets personnels comme à des entreprises de bâtir dessus sans rien demander.
Publier une cartographie 3D précise ne facilite-t-il pas le travail d'une armée étrangère ?
Très marginalement. Les sites sensibles sont exclus de la diffusion au titre des ZICAD, dont la liste est confidentielle. Surtout, des modèles d'élévation mondiaux et gratuits existent déjà, à 30 mètres sur toute la planète et 10 mètres sur l'Europe via Copernicus, et une puissance capable de menacer la France dispose de ses propres satellites d'observation. Le gain marginal est faible et le périmètre critique est déjà retiré.
Le fisc peut-il utiliser ces données contre moi ?
Il le fait déjà, avec les prises de vue aériennes. Le dispositif « Foncier innovant » de la DGFiP croise les images de l'IGN avec le cadastre par apprentissage automatique : sa première phase a identifié 150 000 piscines imposables non imposées, et il s'étend désormais aux bâtis isolés non fiscalisés. C'est légal et c'est documenté publiquement.
Quelle différence entre cartes.gouv.fr et le Géoportail ?
cartes.gouv.fr remplace le Géoportail en le fusionnant avec la Géoplateforme. Le portail est officiellement sorti de bêta le 15 décembre 2025 et rassemble progressivement les services qui étaient dispersés, avec plus d'un millier de cartes et jeux de données de référence.
Quand la couverture LiDAR sera-t-elle complète ?
L'IGN vise la fin 2026 pour l'ensemble du territoire, Guyane exceptée. Le programme représente environ 57 millions d'euros sur six ans, 7 000 heures de vol et 3 pétaoctets de données. Les blocs sont publiés au fur et à mesure de leur traitement, donc votre commune peut déjà être couverte.
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À propos de l'auteur
Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.