OSINT feux de forêt : suivre un incendie avec Flamap, NASA FIRMS et Copernicus EFFIS
Le 22 juillet, un feu se déclare à Saumos, en Gironde, et se propage vers Le Porge puis Lège-Cap-Ferret.
Au 27 juillet, la préfecture recensait environ 42 000 hectares brûlés en Gironde, un bilan provisoire puisque le feu restait alors stabilisé mais pas éteint. Entre 20 000 et 110 000 personnes ont été évacuées selon les phases de l'épisode et la façon de compter (évacuations simultanées ou cumulées sur la durée), et 88 pompiers ont été blessés en Gironde et dans les Landes. Aucun mort n'est à déplorer.
Le 24 juillet en fin de journée, l'incendie a même généré son propre orage, un pyrocumulonimbus, un phénomène qualifié d'inédit en France par plusieurs médias scientifiques. Certains parlent de « mégafeu », un terme que les autorités elles-mêmes contestent.
En parallèle, une poignée d'outils gratuits permet à n'importe qui de suivre la progression du feu en quasi temps réel. Aucun de ces outils ne dit s'il faut évacuer, et ce n'est pas leur rôle.
Ce qu'ils permettent, c'est de comprendre l'ampleur réelle d'un événement pendant qu'il se déroule, pas plusieurs jours après dans un article de bilan. Et ce qui les rend intéressants dépasse le simple inventaire d'outils : certains existaient bien avant cet incendie et servent à tout autre chose, d'autres ont été construits spécifiquement par-dessus eux ou détournés de leur usage d'origine, à cause de la récurrence des feux de forêt.
Le socle : deux sources satellite qui existaient avant cet incendie
NASA FIRMS (Fire Information for Resource Management System) republie en quasi temps réel les détections d'anomalies thermiques de plusieurs satellites : VIIRS (Suomi-NPP, NOAA-20, NOAA-21), à 375 mètres de résolution, et MODIS (Aqua, Terra), à 1 kilomètre.
Chaque satellite repère une signature de chaleur anormale au sol lors de son passage, sans savoir si c'est un feu de forêt, un brûlage agricole ou une torchère industrielle. Pour la France, le délai entre passage satellite et publication se compte en heures : le mode « ultra temps réel » de FIRMS, sous 60 secondes, reste réservé aux États-Unis et au Canada. NASA elle-même avertit dès l'ouverture de sa carte : « Do not use for the preservation of life or property. »

Copernicus EFFIS (European Forest Fire Information System) est opéré par le Centre commun de recherche de la Commission européenne depuis 2000. Contrairement à FIRMS, qui republie des détections brutes, EFFIS produit des périmètres de surface brûlée validés a posteriori, en utilisant d'ailleurs des détections FIRMS parmi ses données d'entrée.
EFFIS a été monté par la Commission européenne en collaboration directe avec les administrations nationales des forêts et des sapeurs-pompiers, pour appuyer les services en charge de la protection contre les feux dans l'Union européenne. Ce n'est donc pas un outil grand public détourné par des amateurs, mais une partie du même socle que les services professionnels utilisent aussi, même si ces derniers disposent en plus de données terrain non publiques et valident leurs chiffres selon un processus plus long qu'un simple rafraîchissement de carte.

Cette différence de méthode explique pourquoi deux sources sérieuses peuvent annoncer des chiffres différents pour le même événement. Le 28 juillet, une estimation dérivée des seules détections VIIRS donnait environ 38 600 hectares cumulés pour l'incendie de Gironde depuis le 22 juillet. La préfecture, elle, communiquait déjà environ 42 000 hectares en Gironde plus 3 600 dans les Landes au 27 juillet, soit un chiffre plus élevé et pourtant antérieur.
Aucun des deux n'est « faux ». Un pixel VIIRS détecté (environ 14 hectares) ne confirme pas que toute sa surface a brûlé, ce qui peut surestimer localement. Mais le satellite rate aussi les foyers sous canopée et les zones brûlées entre deux passages, ce qui sous-estime globalement. La donnée satellite est un plancher, pas une mesure exacte, et ses propres diffuseurs l'indiquent explicitement.
Ce que l'incendie a fait naître : des outils construits par-dessus ce socle
Flamap n'est pas une troisième source de données : c'est un projet français, open source, créé par Guillaume Rozier, déjà connu pour CovidTracker et VaccinTracker pendant la pandémie. Il l'a construit précisément parce que consulter séparément FIRMS, EFFIS et un modèle de vent à chaque saison des feux devenait fastidieux.
Il agrège les foyers actifs de NASA FIRMS, les surfaces brûlées validées par Copernicus EFFIS, et le vent à 10 mètres du modèle AROME HD de Météo-France, sur un fond de carte IGN en France. Le site se met à jour toutes les deux heures et propose un curseur temporel pour rejouer la progression d'un feu heure par heure. Le socle existait déjà, Flamap a été construit pour le rendre lisible en une seule carte, sans avoir à interpréter soi-même des données brutes.

C'est aussi ce qui rend Flamap particulièrement utile pour les personnes directement concernées, en premier lieu celles qui ont dû quitter leur maison. Depuis un lieu d'évacuation, suivre sur la carte si le front atteint sa rue reste une source d'information de proximité, là où un point de situation officiel couvre nécessairement une zone plus large. Ça reste une source d'information, pas une source de décision : le moment de partir ou de revenir continue de dépendre de la préfecture, pas d'une carte.
À côté du feu : un outil généraliste détourné pour l'occasion
ADS-B Exchange n'a, lui, aucun rapport avec les feux de forêt à l'origine. C'est un réseau participatif de récepteurs qui republie la position de tous les avions en vol, sans filtrage, contrairement à Flightradar24 ou aux trackers grand public qui masquent par défaut certains vols militaires ou gouvernementaux.
Pendant un incendie, il suffit de zoomer sur la zone concernée pour voir les rotations d'avions et d'hélicoptères de la sécurité civile, exactement comme on l'utiliserait pour suivre n'importe quel autre trafic aérien.

Sur l'incendie de Gironde, la presse et le mécanisme européen de protection civile ont confirmé plusieurs renforts : deux Canadair croates, deux Air Tractor portugais et deux hélicoptères lourds tchèque et slovaque activés dès le 23 juillet, un A400M basé à Istres capable de larguer 20 tonnes engagé le 25 juillet, et un Air Tractor loué à l'espagnole Avialsa opérant sous coordination française.
J'ai aussi vu passer une visualisation partagée sur X par le compte @Ampla_fr, sourcée ADS-B Exchange, qui recensait treize appareils sur zone le 28 juillet, avec des immatriculations suédoises, australiennes et sud-africaines en plus des françaises et espagnoles. C'est un mélange que je n'ai pas pu recouper dans la presse française, qui documente plutôt les renforts européens listés ci-dessus.
Ce n'est pas une raison de l'écarter : des opérateurs privés d'Air Tractor australiens ou sud-africains louent régulièrement leurs appareils à contre-saison. Mais c'est une raison de le traiter comme une capture ponctuelle à vérifier plutôt que comme un fait établi. Une donnée ADS-B est vérifiable en direct sur le site, beaucoup moins une fois le moment passé, sauf à la recouper avec une source qui archive, un communiqué ou un article daté.
#FireWatchArcachon : le suivi citoyen qui comble un angle mort
Le même empilement se retrouve du côté humain plutôt que technique. Plusieurs comptes indépendants retraitent les données FIRMS en courbes plus faciles à lire qu'une carte : nombre de foyers distincts, puissance radiative cumulée en mégawatts, hectares actifs sur les dernières 12 heures. Le compte X Valatini a suivi l'incendie de Gironde jour par jour de cette façon, et a été cité par Futura-Sciences comme source de décryptage pour expliquer ce que les satellites révèlent sur cinq jours de feu hors norme.
Mais ce compte ne se contente pas de retraiter du satellite. Sous le hashtag #FireWatchArcachon, il croise aussi ses courbes avec des témoignages envoyés par ses abonnés. Le 28 juillet, un abonné (@schuum) a partagé une photo prise depuis Bordeaux Nord à 13h20, montrant un panache de fumée filant vers le nord. Valatini l'a recoupée avec les données de vent disponibles, un vent ayant effectivement tourné au sud entre 11h et 14h, avant de la publier annotée.
Le recoupement compte autant que la photo elle-même. Les données satellite que Valatini suit affichaient, au même moment, trois heures de retard sur cette reprise de fumée. Une photo au sol, datée, géolocalisée et recoupée avec une donnée vérifiable comme le vent, peut donc devancer le satellite.
C'est une réponse concrète à un besoin d'information très spécifique : entre deux points de situation officiels, un habitant qui observe un panache depuis sa fenêtre et le partage produit une donnée qu'aucun satellite ne peut fournir aussi vite.
Ça reste un suivi citoyen, pas un canal officiel. Valatini demeure un compte indépendant, et ce type de témoignage doit être recoupé, comme ici avec le vent, avant d'être considéré comme fiable. Mais #FireWatchArcachon illustre ce que la couche la plus humaine de cet empilement d'outils peut apporter : une vigilance de proximité construite par des habitants pour des habitants, en complément des canaux officiels, jamais à leur place. Flamap et ce type de compte partagent le même point commun : aucun des deux n'aurait de raison d'exister sans la récurrence des feux de forêt.
Ce que cet empilement change concrètement
Aucun de ces outils ne remplace une décision d'évacuation : ça reste le rôle de la préfecture, du 112 et de la radio locale, les seuls habilités à engager la sécurité de quelqu'un.
Ce qu'ils changent, c'est le délai entre le moment où un événement se produit et le moment où le public peut en voir une preuve tangible : quelques heures pour un satellite, quelques secondes pour un transpondeur ADS-B, contre le rythme forcément plus lent d'un point de situation officiel.
Plus la couche est proche de la donnée brute (un pixel FIRMS, une position ADS-B), plus elle est vérifiable en direct mais difficile à lire sans expertise. Plus elle est retraitée pour devenir lisible (une carte Flamap, une courbe Valatini), plus elle est facile à comprendre en quelques secondes, mais plus elle dépend de la fiabilité de qui l'a construite.
C'est exactement le compromis que cet incendie a mis en évidence le 28 juillet. Une courbe publiée par @Ampla_fr, une source que je n'ai pas non plus pu recouper indépendamment, situait la puissance radiative retombée autour de 100 mégawatts ce jour-là contre un pic d'environ 37 000 MW le 24 juillet, un ordre de grandeur de 300 fois moins.
Cette évolution n'aurait pas été visible aussi vite sans cet empilement d'outils : c'est précisément là qu'ils rendent service, pendant l'événement, pas dans un bilan publié des semaines plus tard.
Pour aller plus loin : OSINT, outils accessibles et cas d'usage concrets
Questions fréquentes
Ces outils permettent-ils de savoir s'il faut évacuer ?
Non. Ils donnent une vue d'ensemble utile pour comprendre ou informer, pas pour décider d'une mise en sécurité individuelle. Seuls la préfecture, le 112 et la radio locale ont l'autorité et l'information consolidée nécessaires pour ça.
Quelle est la différence entre NASA FIRMS et Copernicus EFFIS ?
FIRMS republie des détections satellite brutes en quasi temps réel, utile pour suivre un feu à l'heure près. EFFIS produit des périmètres de surface brûlée validés a posteriori, et utilise d'ailleurs des données FIRMS en entrée, utile pour comparer la sévérité de plusieurs feux sur la durée.
Pourquoi les chiffres de surface brûlée varient-ils autant d'une source à l'autre ?
Parce qu'ils ne mesurent pas exactement la même chose, comme expliqué plus haut : un chiffre satellite est un plancher, pas une mesure exacte. En pratique, retenez le chiffre officiel (préfecture, EFFIS) pour une communication publique ou professionnelle, et le chiffre satellite pour suivre une tendance heure par heure en attendant le prochain point officiel.
Pourquoi Flamap existe-t-il si NASA FIRMS et Copernicus EFFIS sont déjà publics ?
Parce que les données brutes de FIRMS et EFFIS demandent une interprétation technique que la plupart des gens n'ont pas le temps de faire pendant une crise. Flamap ne collecte rien de nouveau : il agrège des sources déjà publiques et les rend lisibles en une seule carte, avec le vent en plus pour anticiper une direction de propagation.
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À propos de l'auteur
Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.