Morgan Dutemple
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Défense Tech

Souveraineté industrielle : ce que l'économie de guerre impose vraiment aux PME de la BITD

a group of people working in a factory
Photo par Museums Victoria sur Unsplash
Morgan Dutemple
·Delivery Manager, conduite du changement & IA

Le terme d'économie de guerre s'est largement banalisé dans le débat public français depuis 2022. Sur le terrain industriel, il désigne une contrainte beaucoup plus précise que le slogan ne le laisse penser : produire plus, plus vite, sans dégrader la qualité, avec des chaînes d'approvisionnement déjà tendues.

L'expression a une date de naissance officielle. Le 13 juin 2022, au salon Eurosatory, Emmanuel Macron déclarait que la France était entrée « dans une économie de guerre (…) dans laquelle nous allons devoir durablement nous organiser ». La Direction générale de l'armement (DGA) en donne une définition plus sobre, reprise par le ministère dans son magazine Esprit défense consacré à l'économie de guerre : « remettre la capacité à produire au cœur de nos préoccupations ».

Ce que ça change concrètement pour une PME sous-traitante

  • Des cadences de production qui imposent de requalifier des fournisseurs secondaires, parfois moins maîtrisés
  • Une pression sur les stocks de composants critiques, en particulier électroniques (voir les stocks stratégiques constitués avant la crise)
  • Des cycles de qualification militaire qui restent longs, en décalage avec l'urgence opérationnelle affichée

Ce que l'économie de guerre change juridiquement

La loi de programmation militaire 2024-2030 a traduit le slogan en outils juridiques, regroupés dans un chapitre consacré à l'économie de défense. Trois dispositions concernent directement un sous-traitant.

  • Les stocks imposés. L'article 49 a créé l'article L. 1339-1 du code de la défense : l'autorité administrative peut exiger d'une entreprise titulaire d'une autorisation de fabrication ou de commerce de matériels de guerre qu'elle constitue un stock minimal, dans la limite des besoins des forces armées sur vingt-quatre mois, sans indemnisation.
  • L'exécution prioritaire. Le même article a créé l'article L. 1339-2 : par arrêté, l'État peut ordonner au titulaire d'un marché de défense ou de sécurité d'exécuter ses prestations en priorité sur ses autres engagements contractuels. Le titulaire et ses sous-contractants ont droit à l'indemnisation des préjudices matériels directs et certains, et un manquement peut être sanctionné d'une amende plafonnée à 5 % du chiffre d'affaires annuel moyen.
  • Les réquisitions. L'article 47 a refondu le régime des réquisitions au profit de la défense, qui peuvent viser des personnes, des biens et des services.

Pour une PME, l'effet concret est double : une commande civile peut se retrouver décalée derrière une commande de défense prioritaire, et un client de la BITD soumis à une obligation de stock cherchera logiquement à en reporter une partie sur ses fournisseurs. Je décris ici ces dispositions dans leur rédaction issue de la loi de 2023.

Le vrai goulot d'étranglement

Ce n'est que rarement la volonté politique ou le carnet de commandes qui limite la montée en cadence. C'est la capacité industrielle réelle : machines-outils, compétences qualifiées, composants spécifiques dont les délais d'approvisionnement se comptent parfois en années.

Qualification et cadence : pourquoi la montée en puissance bute

Dans le même numéro d'Esprit défense, l'ingénieur général de l'armement Alexandre Lahousse résume le changement demandé : passer d'une logique de flux à une logique de stock. Il distingue deux sortes de stocks industriels : les matières premières et les composants électroniques, très demandés sur le marché mondial parce qu'ils servent aussi bien des équipements militaires que civils, et les produits semi-finis. La DGA a lancé avec les armées et les industriels des chantiers pour repérer les goulets d'étranglement : sécurisation des approvisionnements, dépendances étrangères, recrutement, simplification.

Vu depuis une PME, chacun de ces chantiers a un équivalent très concret. Augmenter la cadence suppose souvent un nouveau fournisseur, qu'il faut qualifier ; une nouvelle machine, qu'il faut financer avant la commande ; de nouveaux opérateurs, qu'il faut former. Chaque étape a son propre délai, et c'est la plus longue qui fixe le rythme.

Une leçon transposable

Les organisations civiles qui pilotent des chaînes d'approvisionnement critiques ont avantage à étudier comment la BITD gère cette tension entre urgence affichée et temps industriel réel. La même asymétrie se retrouve dans bien des secteurs sous contrainte de résilience.

Un exemple qui rend le goulot d'étranglement tangible

La filière française des drones militaires illustre bien cette tension entre volonté politique et capacité industrielle réelle : Delair, l'un des acteurs français les plus avancés sur les munitions téléopérées, espère produire à moyen terme plus de 2 000 drones par an, quand le ministère ukrainien de la Défense revendique plus de 1,5 million de drones FPV produits en 2024 par l'industrie du pays. L'écart ne tient pas à un manque de compétence technique, plusieurs PME françaises produisent des systèmes très aboutis, mais à l'absence d'une commande publique en volume qui justifierait d'investir dans une vraie chaîne de production de masse plutôt que dans des séries de démonstrateurs. Je reviens sur ce cas précis dans le sixième épisode sur la BITD et les drones de ma série consacrée à la guerre des drones.

Cette lecture rejoint directement le sujet de cet article : le vrai goulot d'étranglement d'une PME de la BITD n'est presque jamais sa capacité à concevoir, c'est sa capacité à obtenir une visibilité de commande suffisante pour justifier d'investir dans la cadence, plutôt que dans la seule qualité unitaire.

Financer la montée en cadence d'une PME

Le rapport annexé à la LPM 2024-2030 affiche l'intention : orienter l'épargne et l'investissement privés vers la BITD, en particulier vers les PME, et créer une réserve opérationnelle industrielle dont les réservistes pourront renforcer les cadences de production en cas de conflit de haute intensité. Il existe aussi des fonds publics et des prêts dédiés à la défense. Je ne les détaille pas ici, leurs montants et leurs conditions changent souvent : le bon point d'entrée reste la DGA ou la direction régionale de Bpifrance.

Le financement ne règle pas pour autant le problème de fond. Un prêteur finance une machine sur la base d'une visibilité de commande. Sans contrat pluriannuel ni engagement de volume, la PME porte seule le risque d'avoir investi pour une cadence qui ne viendra pas.

Checklist pour un sous-traitant de la défense

  • Cartographier ses composants à fournisseur unique et leur délai de réapprovisionnement réel, pas contractuel
  • Repérer ceux qui relèvent d'une liste de contrôle à l'export, à l'achat comme à la vente
  • Vérifier ce que ses contrats civils prévoient si une commande de défense prioritaire décale leurs livraisons
  • Chiffrer le coût d'un stock de sécurité sur ses composants critiques avant qu'un client ne l'impose
  • Documenter ses procédés pour qualifier plus vite un second site ou de nouveaux opérateurs
  • Demander à ses donneurs d'ordre une visibilité de volume écrite, même indicative

L'économie de guerre n'est pas un slogan, c'est une suite de décisions industrielles concrètes, souvent invisibles, qui déterminent si la souveraineté annoncée est réellement tenable.

Pour aller plus loin : drones low-cost et attrition : la leçon industrielle que le civil n'a pas encore comprise · la BITD française face au temps long

Questions fréquentes

Que signifie économie de guerre ?

Pour la DGA, c'est « remettre la capacité à produire au cœur de nos préoccupations ». Concrètement : produire plus, plus vite, et reconstituer des stocks, avec une industrie qui travaillait jusque-là en petites séries et en flux.

Une PME peut-elle être obligée de constituer des stocks ?

Oui, si elle détient une autorisation de fabrication ou de commerce de matériels de guerre. Depuis la LPM 2024-2030, l'article L. 1339-1 du code de la défense permet de lui imposer un stock minimal, dans la limite de vingt-quatre mois de besoins des forces armées.

L'État peut-il faire passer une commande militaire avant une commande civile ?

Pour le titulaire d'un marché de défense ou de sécurité, oui : l'article L. 1339-2 permet d'ordonner une exécution prioritaire, avec indemnisation des préjudices matériels directs et certains. ---

Morgan Dutemple

À propos de l'auteur

Morgan Dutemple

Delivery Manager à Rennes. Je pilote des projets de transformation digitale, SEO/GEO et accessibilité RGAA pour des clients grands comptes. Ce blog est le reflet de ce que je rencontre sur le terrain.